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2008/10/10

La guerre pour le bien-être se gagne par la transe et le cinéma

Atteindre le bonheur est une guerre dans laquelle il faut savoir prendre le glaive entre deux moments de repos.

Fil directeur singulier pour ce nouveau film de Bertrand Bonello, De la guerre, film lui-même très singulier. On en sort étonné, pas totalement satisfait par l'instabilité du film, mais gardant en mémoire toute une collection de scènes fascinantes.

A commencer par l'installation. Le personnage principal du film s'appelle Bertrand Bonello, cinéaste, et il effectue des recherches pour son nouveau script, centré autour de la mort. Il erre donc entre les tombes présentées dans un magasin de pompes funèbres, obtient le droit d'y rester en soirée pour s'imprégner de l'ambiance. Il passera finalement, par accident, la nuit dans un cercueil, expérience qui l'obsède encore et encore.

Le magnétisme personnel de Matthieu Amalric joue déjà à plein.

Planant, tâtonnant, il se retrouve alors dans une sorte de secte dénommée le Royaume, une communauté dans un grand château en campagne. "Ici, quand on ne jouit pas, on se repose", et il va peu à peu participer aux expériences organisées par Asia Argento et Guillaume Depardieu, ait d'entraînements en treillis dans le sable, de lectures érotiques, de chants, de danse, de discussions : toute la lutte pour parvenir au bonheur et au bien-être.

Le réalisateur ne fait pleinement participer à cette lutte à travers des scènes intenses, de purs moments de transes cinématographiques. Moments de musiques concrètes allongés dans la forêt. Gros plans sur des portraits de chefs amérindiens, sur un tirage immense d'Asia Argento, aux grains énormes et rugueux. Une longue danse de groupe dans la forêt, étirée durant toute la tombée de la nuit, entre des éclats de miroirs suspendus aux branches des arbres : immense moment de cinéma brut qui en appelle au sens, l'admiration de l'investissement des corps ondulant et de la mise en scène puissante.

Bertrand est musicien et compose ses plans avec une fluidité enivrante, maniant le travelling comme un faisceau de notes glissant sur une portée, laissant les comédiens s'approprier pleinement l'ambiance. Toutes ces présences s'affichent magnifiques, Amalric, Argento, Depardieu, Clotilde Helme, Léa Seydoux, Laurent Lucas, tous évoluent avec une étrange justesse entre les surgissements de notes et d'impressions posées sur l'écran.

Bien entendu, difficile de parvenir à un équilibre parfait avec une telle ambition, et les scènes sont parfois difficiles à appréhender et à s'approprier. Certaines restent insaisissables, telle cette longue errance de Matthieu Amalric dans les bois, le visage peint, une machette à la main, rejouant Apocalypse Now tout seul au coeur de la campagne française.

Au milieu du film, de retour du Royaume, Amalric retrouve sa compagne. Il lui explique qu'il veut vivre avec elle, mais pas comme un couple normal, plutôt dans une recherche permanente de la beauté, du rare et de l'intense, de l'unique, même en allant faire les courses au supermarché. Clotilde Helme lui répond que cela ne la dérange pas d'aller faire les courses en couple comme tout le monde, que cette banalité à deux, elle la trouverait belle.

On peut justement reprocher à Bertrand Bonello de viser presque en permanence au sublime, de tisser sans cesse des plans magnifiques entremêlés de références, au risque de perdre le fil de ses ambitions, de perdre le spectateur. Mais cette recherche est sa guerre personnelle, sa lutte pour atteindre l'accomplissement : ni le bien-être ni la beauté ne sont faciles, alors il faut savoir suivre l'étendard de ce général ambitieux et se réjouir des petites victoires sublimes qu'il sait distiller.

2008/07/09

Le plus grand groupe du monde est précédé à Arras par une immense troupe de musiciens

Et le silence s'est posé sur la Grand Place presque instantanément. Un riche silence, lourd d'attention et de respect, profond silence ému qui prend les audiences quand les spectacles se font rares et puissants. Les deux accords de guitare de "No Surprises" ont suffi, et il n'y a plus qu'à écouter le morceau sans plus oser bouger, comme les 27.000 compagnons dont seuls les yeux remuent encore doucement.

Quelques minutes auparavant, un chuchotement avait surgit doucement, "là, ce n'est pas le moment d'éternuer".
Qui oserait ?

Un rare assemblage, le plus grand groupe du monde jouant sur une scène de festival patrimoine mondial de l'UNESCO ce dimanche 6 juillet. Radiohead offre ses mélodies mélancoliques au milieu de la Grand Place d'Arras et des façades flamandes sur les quatre côtés, tant de superbes chansons d'un répertoire dense flottant devant les pierres usées, et presque aussitôt, toutes les interrogations s'effacent. Qu'importe le cachet astronomique du groupe, l'ambiguïté de son discours politique, tiraillé entre les prises de position écologiques et la signature pour Live Nation, énorme société de production tenant presque du fond d'investissement. La mise en scène délicatement snob ne compte plus tellement, les écrans géants aux images colorées n'agacent plus, et les tringles blanches pendant sur scène semblent belles, de tels morceaux rendent les choses évidentes, surtout avec un tel chanteur.

Thom Yorke attire toute l'attention sur lui, jouant pleinement de son charisme dépressif, affreusement timide et pourtant le personnage central du groupe, sans hésitation.

Il maugré du bout des lèvres un merci sans accent britannique, et l'on entend juste l'émotion de sa voix, cette tonalité qui agrippe l'oreille même au milieu des mélodies et des assemblages complexes du groupe. Enorme basse magnifique, on écoute toujours sa voix, tout seul sur scène à la guitare, l'unique instrument tire sa fragilité de la riche voix émue, et de même en duo, ou encore en dansant comme un pantin maladroit d'une manière affreusement ridicule. Qui pourra se moquer longtemps d'un tel être, capable de diffuser au plus grand nombre des chansons à l'angoisse si profonde ?

We hope
That you choke

Exit Music (for a film)
Un résumé de tout l'art actuel de Radiohead. Thom Yorke début seul en scène, dans l'ombre, une guitare acoustique qu'il gratte à peine sous sa longue plainte, une minute, peut-être moins, qui sait. Des chœurs s'approchent doucement, puis les autres musiciens surgissent, déchaînant leur rock moderne et travaillé, soulevant encore et encore l'émotion par l'énergie, la scie de guitare et la basse ronde et oppressante, qui pousse la voix toujours plus haut, plus vaste, si profonde qu'elle éteint les derniers hurlement électriques. Les lumières s'éteignent encore, Thom Yorke de nouveau seul, et répétant sans fin
We hope
That you choke
We hope
That you choke
Juste une voix en bout de course, comme épuisée, et qui répète encore ces quelques syllabes.
Le désespoir comme seul source d'énergie, malade mais inépuisable.

Alors, comment ne pas être impressionné par deux heures à soutenir une telle énergie, à faire partager autant d'émotions délicates ?

J'ai été ému, touché, ravi et tellement fier, la joie de goûter un joli moment musical. De ceux que l'on peut se fixer comme rêve à réaliser durant sa vie d'amateur de musique, assister à un concert de Radiohead. J'ai été touché et ravi, mais les larmes ne sont pas montées irrésistibles et soudaines comme pour certains concerts, pour le lyrisme théâtrale d'Arcade Fire, pour la saturation brutale du "Great Love Song" des Raveonettes, pour trois riffs d'AC/DC, pour les pitreries d'Architecture in Helsinki ou le sample des Village People utilisés par les 2manydjs.
J'ai été profondément ému presque deux heures durant, sans vraiment être rattrapé par un bouleversement impérieux, car ces vagues d'émotion m'avaient emporté par surprise lors du concert précédent.

Tout d'abord, cinq musiciens isolés aux quatre coins de la scène, un barbu assis à l'orgue, un bassiste élégant à la calvitie creusée sur la droite, un batteur en marcel vert portant couronne de papier, un guitariste caressant ses cordes électriques à l'archet. La cinquième reste presque immobile, elle n'a pas dû jouer plus de six notes de son xylophone durant ce premier morceau. Un titre long, doux qui agrippe très lentement, une atmosphère profonde et calme peu à peu défilée en longues notes de guitare et chant aigu et soutenu.

Puis trois jeunes filles rejoignent la première, et forment un quatuor à cordes, et l'ambiance s'enrichit, tire plus fort sur l'épaule pour chuchoter dans l'oreille, viens, viens, écoute doucement les yeux fermés. Je regarde les nuages par-dessus la scène, ferme parfois les paupières et pose souvent un doigt sur mes lèves, perplexe et surprise, la musique des islandais de Sigur Ros me conquiert sans effort par de longues caresses douces et contemplatives, m'offrant, généreuse, l'ivresse que l'on trouve dans les larmes.

L'exquise perte de repères émue, le vertige de l'émotion imprévue, car au troisième morceau, ce sont cinq nouveaux musiciens qui entrent en scène, cinq joueurs de cuivre comme une fanfare sortie du film "Nous, les vivants". Sigur Ros laisse éclater son profond sens de la scène, car ces cinq musiciens s'avancent tous vêtus de blanc, une livrée immaculée affichant une chaînette dorée sur l'épaule sous un chapeau melon du blanc le plus profond. Un grand barbu sourit à mince à mèche aux faux airs d'Owen Wilson, et je réalise alors que le quatuor féminin évolue avec une égale unité vestimentaire. Quatre robes flottantes identiques, dans quatre tons forestiers unis, et chacune porte une grosse fleur sur la tempe gauche.

Mais, tout au milieu, le chanteur à l'archet dessine un personnage sensible, fragile et émouvant, une forme qui flotte pour longtemps dans les mémoires. Une plume surplombe chacune de ses oreilles, fixées aux bouchons auditifs mais parfaitement raccord avec la silhouette d'elfe. Blond, un étrange pantalon large et brun ou vert, des chaussures du Moyen Age, une petit crête et un léger strabisme divergeant. Tout un mystère qui s'envole dans les accents surprenants de sa voix, les bourdons qui laissent vibre dans tout son corps, au point de placer souvent le micro sur son front ou le bout de son nez, ce son charnel qui enveloppe la place et touche chaque gorge, chaque poitrine et chaque cœur.

La musique fantastique se trouve magnifiée par la présence de ce groupe qui libère sa joie de jouer et la fait partager, me rappelant de mémorables souvenirs de théâtre. Tout le monde jouant tout le temps toute la pièce. S'amuser sur scène, et se laisser porter par l'énergie qui s'installe peu à peu. Ne pas forcer les choses, construire la tonalité peu à peu, par longues phrases répétées doucement en islandais, avant de déchaîner la batterie et la guitare, après dix minutes de morceau peut-être, et de laisser l'ambiance se détendre à nouveau. Alors, faire tomber doucement quelques morceaux de papier neigeux crée parfaitement un tableau magnifique.

Aucun morceau ne sera joué par Sigur Ros au rappel, Live Nation ne veut pas de retard sur l'horaire. Mais les musiciens reviendront tout de même sur scène, se tenant tous par l'épaule pour un superbe salut, digne d'une des plus belles troupes de musiciens.

2008/06/09

Anniversaire en solitaire à Düsseldorf, mais tout de même avec Pérec et Wes Anderson

Le soleil ne brille pas tellement sur Düsseldorf, mais je profite tout de même de ce samedi après-midi en terrasse d’un café. Mon cahier est ouvert devant moi pour prendre quelques notes, et, juste à côté, un vieux numéro des Cahiers du Cinéma emprunté à l’Institut Français. Je sirote une Alt Bier, commandée sans hésitation, Düsseldorf oblige, même installé à cette terrasse de pub irlandais qui diffuse un match de cricket. Le cadre pourrait être plus allemand, mais je ne veux pas m’éloigner de la place de la mairie, où se produit une fanfare.



Presque comme chaque week-end, cette place accueille une petite scène, toujours placée dans le même coin, aux côtés de quelques stands de boisson. La réunion de cette semaine n’est pas de grande envergure, seulement deux stands de bière entourés d’homme en uniformes vert, portant médailles et cheveux gris. L’ambiance s’écoule bon enfant, tout simplement, sans folie extrême, mais à mon arrivée sur la place, la fanfare jouait une version cuivrée de « Comme d’habitude ». Je n’allais pas bouder mon plaisir, particulièrement le jour de mon anniversaire.




Faute d’amis disponibles pour faire la fête, j’ai décidé de déguster paisiblement mon samedi d’anniversaire par une longue flânerie à Düsseldorf. Mes envies de fête à domicile se sont noyées doucement dans l’indisponibilité de tous mes camarades allemands, éparpillés entre fêtes étudiantes, voyage automobile vers le Maroc, ou mutisme pur et simple. L’amertume de la situation n’a pas persisté plus de quelques minutes et d’une paire de portes claquées nerveusement. L’anniversaire tombe un samedi cette année, et l’occasion est manquée pour une fièvre sans limite ? Qu’importe, je gambade en souriant le long d’avenues égaillées de jolis plaisirs.

J’ai ouvert quelques cartes ce matin, un paquet reçu dans la semaine. J’ai sauté dans un train vers Düsseldorf, pour me régaler d’un copieux petit déjeuner dans une luxueuse chocolaterie. Croissant, deux toasts et un brotchen, un œuf dur, trois sortes de confiture, et un exemplaire tout frais de Libération. Pas de raison, même solitaire, de ne pas prévoir quelques jolis repas, dimanche je compte mijoter des ravioli frais avec des courgettes, des fraises pour le dessert, et je dois acheter une baguette en rentrant. Peut-être aussi un généreux cornet de glace en flânant sur la Königalee. Et surtout, une grande ration de nourriture culturelle, piochée à l’Institut Français. Deux valeurs sûres musicales en CD, trois DVD d’auteurs reconnus pour ma cinéphilie, deux romans des années 50 choisis après un long parcours des rayonnages, et cette lecture des tranches verticales est elle-même réjouissante. Sans oublier les deux numéros des Cahiers du Cinéma, que je feuillette et déchiffre sous un parasol aux couleurs Guiness.



Exquis et tranquille samedi d’anniversaire, et d’ailleurs, coïncidence, la fanfare éructe un « Happy Birthday » énergique. Je laisse doucement couler la dernière gorgée de bière, jetant un œil à mes voisins de terrasse, deux quarantenaires aux fish and chips luissants.
Un peu plus tôt, chez le chocolatier, les amateurs de petits déjeuners appartenaient à des tranches d’age similaires.

Trois sortes de confiture, un journal, et une dernière gorgée de bière.

Suis-je en train de tendre clairement vers l’esprit de Philippe Delerm ? La question m’inquiète, je laisse sur place la fanfare et les adorables cloches qui tintent tous les quarts d’heure. Philippe Delerm et sa première gorgée de bière, tous les petits plaisirs du quotidiens en courts textes, posés côte à côte, une poésie facile qui ne m’attire pas, une recette d’écriture qui ne me paraît pas très ambitieuse. Des tranches courtes et un doux ton vaguement nostalgique, une démarche dont la modernité me semble lointaine ou datée, comme un catalogue de la France de Rafarin, un peu sépia et nostalgique, le bon sens jusque dans les goûts, une éloge de l’authenticité et du vrai savoir-vivre. Ai-je mis les deux pieds dans une telle attitude ? Mais mon blog parle-t-il d’autre chose ?

Je marche dans les rues piétonnes de l’Altstadt, vers la Königalee, cherchant à me perdre dans un jeune magasin de fringues où flottera une techno basique, une rupture de ton. Mais je n’ai pas bifurqué à temps, je découvre une petite rue inconnue, et, surprise, un disquaire. De jolis vinyles s’affichent au mur, appels à collectionneurs, ces vieux exemplaires de punk allemand, cet Amon Dul II à 75€ ou ses six albums de Joy Division pas tous réédités en CD. Je plonge dans les bacs où les CD sont en minorité, pianote dans les occasions, et ressort avec deux jolies trouvailles. Le tout récent album de Nôze, électro français ici en version « For promotional use only », et le premier album d’Echo & the Bunnymen, de la franche new wave basique et précoce. Mon reflet dans la vitrine me sourit, avec son imperméable jaune vif et son T-shirt de marque de bière.

Oui, je collectionne les détails et les petits snobismes, mais je ne me delerme pas, je pense, je me sens plus proche de Jim Jarmusch, de Wes Anderson, de Georges Pérec. Jim Jarmusch, qui proclame un amour équivalent entre les grands classiques et les avant-gardes les plus pop, le punk et les grands maîtres du Noir et Blanc. Wes Anderson, qui colore ses films d’un fétichisme pop, une minutie des costumes et des petites phrases, dont le spectre va de Renoir le réalisateur à la new wave débile de Devo. Georges Pérec, qui accumule les détails et les listes réalistes jusqu’à la folie, mais une accumulation de détails mis en mouvement, pour construire des fictions où flotte une profonde fantaisie, pour rendre compte sans nostalgie de son époque.

Dans le train qui me ramène à Duisburg, je ne suis pas mécontent de ce dernier cadeau d’anniversaire. Citer Jarmusch, Anderson et Pérec comme ça, à partir de trois sortes de confiture et d’une dernière gorgée de bière. Je peux me replonger dans les Cahiers du Cinéma et leur analyse sur Spielberg.

Mais, depuis quelques minutes, ma banquette vibre en sursauts espacés. Le voyageur derrière moi a le hoquet, et celui-ci résonne même souvent sonore et bouche ouverte.

Je serre les dents un instant. Puis saisis mes affaires et plonge dans la voiture suivante. Derrière la vitre, le soleil s’est levé, la grisaille et la fraîcheur se dissipent. Une fois à Duisburg, je vais aller me promener au bois en chantant Hercules & Love Affair, et peut-être même m’allonger quelques instants entre les arbres.

2008/03/25

Mon amour frustré pour Juno et ses potentialités mythologiques

J'adore tomber amoureux et à coup sûr, c'est une des raisons de ma cinéphilie. J'aime cette douce excitation quand je sens un film me gagner et me séduire, le sourire qui grandit au délicieux rythme de la cristallisation, qu'elle se construise autour de plans superbes, d'un coup de coeur pour le jeu d'un comédien, ou d'une musique parfaitement ajustée. Un coup de foudre immédiat ou une lente séduction sur la durée du film, venant à bout d'une perplexité initiale. Tout récemment, j'ai été conquis par la construction magnifique de Psycho, par le jeu des actrices de la Vie rêvée des anges, par les images si bien assemblées du Mépris. Pure émotion d'amateur ravi et délicieusement surpris.

Et, pour moi, les plus douces de ses cristallisations se déroulent souvent a priori. Ainsi, j'aime beaucoup rêver à un disque à partir des critiques lues sans en entendre une note, et de même, je tombe amoureux de films à partir de petits détails éparpillés, récoltés avant les séances. Les bandes annonces de Lost in translation ou de la Vie aquatique m'ont bercé plusieurs semaines avant de les admirer depuis mon fauteuil rouge dans l'ombre, et souvent, ces films longuement adorés ont su me réserver des émotions plus fortes et des surprises magiques. Les dix premières minutes d'Eternal Sunshine of the Spotless Mind ont bousculé toutes mes attentes, m'ont conquis, éberlué, et ces dix minutes seules restent à mes yeux l'un des plus beaux films que j'ai vu.

Bien sûr, la confrontation avec ces chef d'oeuvres adorés de loin génère son lot de mauvaises surprises. Je suis tombé amoureux de Lady Chatterley le 1er novembre 2006 en lisant la critique du Monde, dans l'avion m'emmenant vers l'Allemagne, et à mon retour, j'ai couru au cinéma dès que possible, le 2 janvier 2007. La progression très progressive du film m'a laissé perplexe et frustré durant près d'une heure, dans une lourde expectative. Avant de m'éblouir peu à peu, mais l'inquiétude m'a longuement tenaillé : cela allait-il être un chagrin cinéphile ?

Mais, parfois, rarement, aucune étincelle n'a lieu, et c'est un profond dépit amoureux qui surgit, nourrissant une amère agressivité critique. Bon sang, ce n'est pas possible, ce Juno m'a paru d'une terrible pauvreté !

Juno, ce petit bijou de cinéma américain indépendant, plus grosse recette de l'année 2008 jusqu'à présent, au scénario récompensé d'un Oscar, dont l'actrice de 20 ans à peine s'est vue louée un peu partout pour sa justesse. Oui, ce Juno-ci, dont la sortie allemande tardive me frustrait, sans parler des risques de ne pas trouver de Version Originale à me mettre sous la dent du côté de Düsseldorf. Ce Juno, qui a su me faire apprécier la tempête de neige découverte au matin du lundi de Pâques : mais oui, tant pis pour les promenades potentielles, il nous reste Juno à courir voir au Cinestar de Düsseldorf !

Le générique d'ouverture se construit en petit dessin animé, monté sur une musique néo-folk du meilleur goût, et commence le défilé des délicieux ingrédients attendus, prévus par le schéma. Cette magnifique Juno, ses 16 ans et ses vannes construites au millimètre, sa répartie parfaite, et sa terrible situation, oui, elle est enceinte. Mais qu'importe, tous les personnages sont tellement pittoresques, avec leurs petits détails assemblés et exposés devant nous : mon dieu, comme c'est mignon, le jeune père de l'enfant porte des shorts jaunes et raffole des tic-tac à l'orange, et puis, trop fort, il ne sort presque jamais sans bandeau éponge, jaune lui aussi.

Mais qu'est-ce qui m'arrive ? Tout cela me laisse totalement froid, décortiqué de loin, prévisible, mécanique, juste un bon boulot parfaitement professionnel. Suis-je aigri, suis-je über snob, suis-je incapable d'aimer ?

Je n'arrive pas à mettre de côté cette terrible impression de pauvreté de la réalisation. Ce Jason Reitman, fils du réalisateur de Ghostbuster, joue parfaitement avec les codes, proprement mais avec un affreux manque de génie et d'originalité, à mon sens. Déjà, il ne doit pas y avoir plus de quatre beaux plans dans le film : gros plan sur des shorts jaunes agitant leurs testicules, une caméra qui fend la foule du collège derrière Juno la grosse, un large plan en plongé sur une route. Et un zoom arrière finale pas trop mal.

Mais nous sommes dans un film indépendant, que diable, on peut comprendre que le budget ne passe pas dans les magnifiques recherches en cinémascope, tout le monde ne s'appelle pas Gus Van Sant : heureusement, sinon peut-être ferions-nous une overdose de plans de nuages. Le cinéma indépendant de Sundance, ce sont des détails si bien sentis et pittoresques, et une musique si jolie, et la checklist a été parfaitement cochée. On retrouve les gags vestimentaires récurrents des coureurs aux shorts jaunes et une agréable compilation de morceaux folks. Je dois avouer avoir apprécié de retrouver ici une chanson de Belle&Sebastian, mais tous ces assemblages m'ont paru de vulgaires compilations au crayon de couleur, sans jamais pousser l'idée à fond, sans jamais parvenir à créer une folie profonde et terrible. Mais où sont les joggings bleu layette de Steve Zissou, le jus de pomme de la maman de Brick, l'humour parfois noir de Little Miss Sunshine ? Pourquoi avoir esquissé mais n'avoir jamais voulu créer un peu de rugosité ?

Néanmois, il faut bien l'admette, la comédie de Sundance est finalement l'un des genres les plus codifiés du cinéma américain, remplissant la vacuité des bêtes comédies lancées par les grands studios hollywoodiens. Un genre, qu'importe si le film n'est pas très original dans son traitement, il reste à apprécier les belles choses qui s'animent dans ces limites définies. A savoir, ici, ce scénario oscarisé et les dialogues ciselés par Diablo Cody, célèbre pour son blog de strip-tease. Et là, déception toujours, le scénario m'a paru bien léger également, des scènes inutiles, des approfondissements de personnages qui m'ont manqué, et j'ai tenté de ne pas penser à Eternal Sunshine et ses rebonds magiques, eux aussi oscariés. Ici, il y a bien toute une ribambelle de bons mots, dont une partie a dû m'échapper pour cause de version originale, mais l'esprit des réparties m'est vite apparu lui aussi prévisible, mécanique, pas vraiment renouvelé au fur et à mesure du film...

Horreur, quel peine-à-jouir !
Oui, j'ai été rapidement horrifié par mon agacement systématique devant tout ce que me présentait l'écran. Merde, déjà, c'est du divertissement de bonne qualité, et ensuite, il doit bien être possible d'extraire quelque chose de cette mignonne petite pellicule !

Je me suis donc forcé à observer froidement, à mettre de côté mes réactions négatives. Puis j'ai ressassé, tourné les détails, essayer d'aborder le parti pris de ce film, sa cohérence, indépendamment de mes attentes frustrées de grand cinéma. Déconstruction poursuivie longuement jusque dans mon lit, sans vouloir m'endormir déçu.

Je n'ai pas été totalement rassuré par mes efforts de réflexion, assurément parce que je suis encore loin d'une parfaite faculté d'analyse cinématographique. Je pense que mon erreur d'approche tient à mes attentes de film à large spectre, aux multiples personnages et en larges tranches de vie, comme Moi, toi et tous les autres avait su m'en proposer avec ses pistes narratives parallèles, ces adultes, ces enfants alternant, sa poésie. Comme l'indique le titre, nous avons ici droit à un portrait, le film se focalise donc presque uniquement sur Juno, et la belle performance d'Ellen Page soutient l'histoire, proposant une poignée de moments discrets et émouvants, une belle incarnation du personnage, de jolis regards.

Et que nous raconte le parcours de cette adolescente de 16 ans ? Pas forcément un bête message pro-life, comme pourrait le laisser penser le refus d'avorter, à peine bazardé en trois minutes au tout début. Juno, c'est une fille qui se cherche et hésite, qui a une forte personnalité mais aussi des rêves vagues, une amitié tellement forte pour un type un peu nerd. Elle se trouve enceinte, et sent, inconsciemment, que mener l'affaire au bout des neuf mois l'aidera à s'affirmer, ou, au moins, veut voir ce que tout cela va mener. La gouaille joue aussi ce rôle de masque, de béquille anti-faiblesse, et, en feignant de trouver un peu original cette dualité assurance / masque, en oubliant un instant les tics paresseux de réalisation, on obtient un squelette pas inintéressant. Ouf !

Me voici donc face au parcours potentiellement riche de cette adolescente, et que puis-je donc en faire ?
Premièrement, il pourrait être bon de revoir le film, pour évacuer ses couleurs et me focaliser sur la richesse qui m'est restée cachée, pour m'assurer de ne rien rater des jolis instants, des subtiles ajustements psychologiques. Et puis, je l'avoue, une envie de me saisir de ce schéma me gagne peu à peu, en réécrire la trame, en inventer des scènes et en détailler des aspects transverses. Prendre ainsi au mot mes éclats de "mais pourquoi ne se sont-ils pas attardés sur ces points ?" ! Donner plus de corps à ce squelette, lui construire une chair à ma façon et ainsi m'emparer du mythe pour explorer ces possibilités mythologiques : finalement, le prénom Juno n'a-t-il pas été choisi en référence à Junon, épouse de Zeus ?

2008/03/15

Films dans le Nord vs. Film sur le Nord

Pour la deuxième semaine d'affilée, "Bienvenue chez les Ch'tis" est en tête du box office. Et pas seulement français : ses 9 millions d'entrées en France sur deux semaines, record en la matière, en font même le champion du box office mondial hors Amérique du Nord. Malgré une diffusion limitée à 3 pays francophones (France / Belgique / Suisse), la comédie à la française devance Rambo ou 10.000BC, diffusés dans plus de 20 pays avec d'énormes budgets marketing. Les Chtis ont ainsi la fierté de récolter plus de 76 millions de dollars de recette (cf Box Office Mojo).

Alors, bien entendu, je n'ai pas vu ce film, loin d'être déjà diffusé en Allemagne, d'autant que la retranscription de l'accent chti en allemand ne sera pas aisée... D'après les bandes annonces et extraits dénichés sur Internet, ces Chtis semblent proposer de jolis gags, de beaux clichés, des acteurs mignons et un scénario plutôt inoffensif. Facile et Léger, avec assurément beaucoup d'efficacité, pour les amateurs de cinéma pour se vider la tête.

La recette suit les canons des récentes "comédies françaises à thème", qui avaient si bien réussi pour Camping il y a quelques années. Choisissez un thème clair et qui parle au plus grand nombre : le Nord / le camping / Claude François / le foot / la jetset. Réunissez un grand nombre de personnages, chacun présentant un profil très précis, avec de préférence une opposition entre un cadre ou un notable et la France d'en Bas, à la manière des vieux De Funès. Saupoudrez de grosses vedettes, et si elles viennent de la télé ou sont humoristes, c'est mieux : Danny Boon / Kad / Frank Dubosc / Benoît Poelvoorde / José Garcia. N'oubliez pas un titre qui ne trompe pas sur la marchandise : Bienvenue chez les Chtis / Camping / Podium / Trois zéros / Jet Set. Mélangez, et qu'est-ce qu'il reste ?

Souvent beaucoup de spectateurs, mais hélas, rarement une vraie et bonne histoire. Les gags s'enchaînent autour d'un vague prétexte, le rythme retombe parfois, et finalement, quelques formules marquantes restent et la vacuité de l'ensemble s'efface. Ces Chtis ont l'air attachants et riches en moment mémorables, mais sont-ils plus profonds que les grimaces disco de Claude Poelvoorde ? Revoir Podium en vidéo reste un abominable souvenir de cinéphile, exposant de manière criante l'absence de fil directeur et la facilité d'ensemble du projet.

Des films commercialement efficaces, et bénéfiques pour les parts de marché du film français, mais qui diffusent, à mon avis, une idée trompeuse sur la manière d'affronter un sujet. Quel est le meilleur moyen de parler du Nord ? Hé non, certainement pas de faire un film SUR le Nord ! En effet, le risque est alors grand d'accumuler les clichés, en plaquant une histoire bancale afin de créer un semblant de lien. Une peinture caricaturale et bon enfant, au mieux. Artificiel et superficiel.

Il me semble bien plus convaincant de privilégier l'histoire et les personnages, leurs interactions, d'élargir au maximum les thèmes, et d'intégrer ces éléments forts dans le cadre que l'on cherche à présenter. L'évolution des personnages dans ce cadre le rendra naturellement visible à l'écran, fera intervenir les particularismes que l'on cherche à présenter, en évitant les lectures superficielles. Schématiquement, c'est la différence entre une demi-journée de visite touristique et une installation de plusieurs mois dans un lieu. Dans le premier cas, on saute de passages obligés en hauts lieux, guide en main, on goûte les spécialités, et il n'est pas évident de s'écarter des idées reçues : une belle collection de photos et de bons moments, sans plus. En revanche, à vivre dans un lieu, on peut découvrir la réalité quotidienne, l'intégrer pleinement au décor et percevoir avec justesse l'esprit du lieu ou de la communauté. Et ce, sans mettre entre parenthèses tous les événements importants de notre vie, c'est-à-dire toute la richesse narrative et de sentiments !

Ainsi, quelles que soient les qualités des Chtis dannyboonesques, je me sens plus attiré par les films qui se déroulent DANS le Nord, sans forcément en faire leur sujet central. La région et ses habitants comme coloration et valeur ajoutée, plus que comme communauté figée dans un musée régional. J'ai ainsi vu quelques films plutôt convaincants se déroulant dans le Nord, ou en Belgique wallonne, que j'inclus à mon énumération pour certaines caractéristiques proches : proximité géographique, poids du passé industriel... "La raison du plus faible" de Lucas Belvaux se déroule ainsi à Liège, mais l'évocation des ouvriers licenciés d'une aciérie ne me paraît pas très éloignée des questions industriels du Nord de la France. Le film affronte peut-être un peu frontalement son sujet de détresse sociale, mais les personnages s'affichent à l'écran avec une finesse rare, des interactions fortes. Aucune scène n'est uniquement centrée sur l'addiction d'un des personnages à la bière Jupiler...

Les films des frères Dardennes me semblent plus convaincants encore pour transmettre l'ambiance de ces régions du Nord et de la Belgique. Le contexte de l'action n'est jamais surligné, le film se déroule simplement là, sans nécessité de braquer la caméra sur les spécificités caricaturales. Elles se diffusent doucement dans les architectures, les accents authentiques des comédiens. Au cinéma, il n'est pas nécessaire d'insister, une image suffit généralement, comme dans "La vie rêvée des Anges" d'Erick Zonca, un doux travelling final sur des femmes dans un atelier. Ce film est d'ailleurs un exemple assez extrême, puisque, au début de l'écriture du scénario, ces deux femmes paumées ne devait pas évoluer à Lille : la place de la ville est des plus effacées dans le récit. Cependant, les quelques images liées au monde industriel, les vues des modernes rues piétonnes associent le film à ce contexte lillois.

Mais mon film préféré se déroulant dans le Nord est sans hésitation "Quand la mer monte" de Gilles Porte et Yollande Moreau. La splendide histoire d'une comédienne de one-man show et d'un porteur de géants de carnaval. L'évolution de l'affection entre ces deux personnages est magnifiquement rendu, un des points centraux du film, au même niveau que la tournée solitaire de cette comédienne. Mais le décor du Nord se glisse dans tous les plans, dans le superbe accent flamand du comédien Wim Willaert, sans se trouver jamais surligné d'un lourd "VOICI LE NORD", malgré la présence de scènes typiques de carnaval. Cette histoire glisse dans le Nord, tout en douceur, sans donner l'impression d'une collection systématique de clichés, juste des instants de vie remplis de naturels. Et ce naturel se trouve assurément dans l'approche du réalisateur pour tourner une fête de carnaval dans un bar : remplir le bar de fêtards, les laisser boire et s'amuser pendant une heure ou deux, puis introduire délicatement la caméra dans la salle, comme à l'improviste, pour capter l'atmosphère festive avec justesse. Un choix de mise en scène pour effacer au maximum l'impression de mise en scène, et tout tournoie à l'écran à l'unisson des chants et des danses, au milieu desquels l'accent du Nord paraît tellement léger.

2008/03/02

Faire l'amour, un subtil et profond plaisir littéraire

Marie et le narrateur viennent d'arriver à leur hôtel de Tokyo, accompagnés par de nombreuses malles. Près de cent quarante kilos de bagages éparpillés dans leur chambre du seizième étage, des piles de robes sur le lit, un portant de voyage. Avec les différents vols, ils n'ont dormi qu'une poignée d'heures sur les deux derniers jours, et la tension accumulée n'allège pas leurs rapports. Marie pleurait déjà dans le taxi les emmenant de l'aéroport.

Dans cette nuit brouillée par le décalage horaire, ils vont faire l'amour pour la dernière fois, sans passion, sans jamais se détendre, sans s'écouter. Ils vont fuir, puis sortir comme en pyjama dans la neige de l'hiver japonais, marcher sans but pour oublier l'absence de sommeil. Ils vont se disputer, prendre conscience de leur rupture inévitable.

Le lendemain matin, Marie pleurera en silence derrière ses lunettes noires, et le narrateur sautera dans un train pour Kyoto (simplement accompagné d'une forte fièvre et d'un rhume)

Avec Faire l'amour, paru en 2003, Jean-Philippe Toussaint nous offre une nouvelle histoire de couple tiraillé, comme dans La salle de bain, comme plus tard dans Fuir. Très peu de personnages secondaires autour de ce couple, une action décrite sur de courtes périodes, voici encore une fois un récit net et précis, centré sur un sujet tellement français : un couple se sépare. On pourrait croire à un film du microcosme parisien.

Mais Toussaint séduit par la précision de son style. Les phrases sont simples, sans richesse excessive. Un style fin, tout son style passe par le rythme, l'ajustement précis des mots, des paragraphes. Il n'est pas besoin d'en dire plus, et ces scènes réglées séduisent immédiatement l'amateur ravi de ces retrouvailles, ou emportent l'adhésion après quelques pages, pour le nouveau venu.

Un rythme parfaitement maîtrisé jusque dans sa capacité à introduire les ruptures à bon escient, les accélérations, une phrase ou deux soudain ne veulent plus s'arrêter et continuent encore et encore en entraînant le lecteur qui ne peut que suivre les lignes, les mots sans une virgule, le souffle de pensée qui aspire derrière lui tout l'air de l'esprit jusqu'à le surprendre encore et encore.

Ou parfois quelques énumérations. Mais rarement. Toussaint n'abuse jamais d'un procédé.

Et cette maîtrise technique s'affiche au service des nuances du récit. Nous voici face à une situation façon Lost in translation, un couple noyé dans le jetlag d'un hôtel de luxe de Tokyo, mais l'auteur évite la situation monolithique. Pas de théâtre unidimensionnel centré uniquement sur la chambre, poussant parfois jusqu'au bar ou dehors pour un karaoké. Par petites touches, Toussaint glissent ses deux personnages dans la neige, dans une galerie d'art, dans le métro, dans un train, dans une piscine surplombant la ville, à Kyoto. Les situations restent liées et proches, mais la cohérence sait s'illustrer de plusieurs facettes.

Cependant, la face la plus riche de cette cohérence à plusieurs dimensions, c'est certainement ce profond sens de l'étrangeté. Toussaint introduit des situations surprenantes, pas uniquement liées aux surprises pittoresques du Japon. Ainsi, dès la première ligne apparait un mystérieux flacon d'acide chlorhydrique, et ce produit imprévu sera suivi d'un fax reçu en pleine nuit, d'un club de sport visité la nuit, d'une sortie pieds nus dans la rue, d'un tremblement de terre. L'humour, le symbolisme et la surprise s'invitent dans les phrases simples et précises, et l'on découvre peu à peu une profondeur originale.

Pages après pages se construit donc un cheminement psychologique fouillé, à l'aide de scènes frappantes au fort pouvoir visuel et évocateur. Les formules et les images marquantes parviennent ainsi à piéger la durée dilatée de cette période brève, mais charnière, ces quelques jours dont les détails resteront mémorisés un à un. Une période de rupture amoureuse, ses anecdotes et ses remises en cause, et par là toute son universalité.

2008/02/23

A Köln, Justice m'a fait goûter à la pop et au Gross National Cool

La foule danse, les mains en l'air dans les lumières bleues et les éclats stroboscopiques, et les danseurs sourient en ondulant à l'étage, cette fille en collant brillant et T-shirt fluo comme posée sur la poutrelle métallique qui soutient la plate-forme.

Installée dans un ancien hangar en brique, avec large treuil par-dessus la piste de danse, voici la Diskothek E-Werk de Köln, et je me surprends avec des visions de l'Hacienda de Manchester, aperçue dans le film "24 hours Party People". Un cadre similairement industriel pour une même atmosphère de danse naïve et réjouie, et pourtant, ce vendredi, les DJs ne sont certainement pas aussi doués que les pionniers électroniques des années 80.

Le DJ de première partie a tranquillement enchaîné les tubes récents, tout sourire et bouche grande ouverte, avec une technique sûre mais sans aucun génie : à chaque fin de morceau, ce fameux ralentissement, cette baisse de rythme pour faire hurler la foule, et relancer ensuite le nouveau titre. Pas vraiment ce qu'on peut appeler un génie du mix, ni dans sa technique ni dans le choix des titres. LCD Soundsystem, LFO, M.I.A., Daft Punk, Bloc Party, cela m'a fait songé à l'expression du NME pour décrire la musique des Chemical Brothers. "Student techno" : une techno moins vulgaire que la dance commerciale des FM grand public, mais moins pointue que les avant-gardes du genre, les minimalistes, les chapelles précises. De la musique électronique efficace avec un peu de classe, pour faire danser les étudiants dans leurs soirées hebdomadaires.

Et Justice assume totalement ce classement dans la "techno pour fans de rock", offrant un plaisir hédoniste entre deux concerts à guitares, mais sans perdre la foule dans des sonorités trop dépaysantes. Les premières minutes du concert ont d'ailleurs été un peu inquiétantes : dix minutes d'attentes après le DJ de la première partie, pas malin pour maintenir l'ambiance qui s'était créée, puis les deux premiers morceaux joués presque à l'identique des versions album... Saturation du son, trompettes de péplum, basse lourde, l'efficacité est là, mais on reste loin de la classe du "Alive 2007" des Daft Punk, dans lequel ils mélangeaient allègrement leurs tubes dans tous les sens.

Cependant, peu à peu, le duo à la croix lâche la bride, et réutilise quelques recettes des deux robots, jetant un bout de "We are your friends" par-ci, une ligne de basse par-là, bousculant un peu les titres enregistrés. Ou, pour être précis, saturant un peu plus le son : pour Justice, la musique se délivre en concert dans l'excès, comme ces vieux groupes de hard rock poussant le volume plus fort dans les stades, pour le plaisir de voir se lever les poings et les gobelets de bière. Mais la foule est-elle ici pour autre chose ?

Et voici la vraie force des Justice, leur sens de la pop et de l'attitude associée. Leur originalité musicale n'est pas fantastique, mais se trouve intégrée dans l'histoire des musiques populaires et euphoriques, immédiates. On entend des guitares hard rock, un passage fait penser à des rythmes big beat des années 90, un peu de house maladroite glisse parfois, un passage hypnotique avec stroboscope évoque des songes une rave party. Une fois enrobé dans une magnifique présentation, l'efficacité musicale devient assez fascinante.

Il faut bien l'avouer, cet emballage pop se déploie dans un assemblage réussi, un joli sens du détail dans le décor, presque un geste artistique de pop-art. Leur hypothèse, et c'est peu contestable : le visuel est une clé essentielle pour la réussite pop en musique, et les bonnes idées ne manquent pas ici. La croix lumineuse, brillant en rythme d'une blancheur immaculée. Les platines et les tables de mixage posées verticalement, boutons vers la foule. Les quatre gyrophares. Et surtout, les deux murs d'ampli Marshall, neuf de chaque côté, magnifique trouvaille, jamais le rock basique n'avait été autant exhibé dans un concert électronique. Justice, c'est du lourd, c'est du rock, et c'est tout son mauvais goût qu'on adore assumer avec humour, ce plaisir de brandir le poing avec les doigts en cornes de diable, juste pour jouer au rebelle et donner plus de charme à la sortie du week-end, avant le poulet frites du dimanche en famille.

Alors, non, je n'ai pas changé d'avis sur l'album de Justice et ses faiblesses, mais je plonge avec ravissement dans ce concert, ces bousculades de jeunes portant leur bière, ces gamins avec casquette Run DMC ou jogging fluo, cette femme de 45 ans avec un bustier léopard à côté d'un jeune portant un T-shirt Daft Punk sous sa veste rayée. Le plaisir pop, ce n'est pas que de la musique, c'est participer à une ambiance, s'habiller pour l'occasion avec une chemise blanche sur un T-shirt sombre, et sourire largement en sentant la sueur couler dans son dos.

Et ce vendredi, plus étrangement, j'ai resssenti un peu de fierté française quand la foule hurlait son plaisir. La jeunesse allemande reprend à pleins poumons "We are your friends", et ma fascination se teinte de cette réflexion : les membres de Justice sont français. "Bien sûr qu'ils sont français", m'a dit ma voisine, "leur musique sonne tellement française". La voilà, la culture française à l'étranger aujourd'hui, ces membres de notre Gross National Cool, le Produit National Cool inventé par le Japon pour quantifier les exportations de jeux vidéos et de dessins animés. Penser en terme de nationalité, voici une réaction certainement naïve dans la culture globalisée actuelle, mais j'étais ravi et fier de cette enthousiasme explosant aux premières notes de Daft Punk et de Justice, faisant bondir la foule.

Admirer des murs d'ampli, sauter sur d'abominables sons sur-saturés, se perdre dans des réactions critiques argumentées économiquement, tous ces plaisirs instantanés et fugaces construisent un joli concert. Plonger dans plus de deux heures d'amusement, et s'émerveiller de le voir partager par tant d'invidus. Sur l'estrade à mes côtés, tenant la main d'une amie, une adolescente blonde en chaise roulante a dansé sans faire une pause toute la soirée.

2008/01/01

n°1 - LCD Soundsystem, coup de foudre amical et hasard provoqué

N°1

Elle a cessé de croire au Prince Charmant, m'a dit cette année une amie de 35 ans.

Je suis tout à fait d'accord avec elle, pourtant, je pense encore et encore à ce disque. Je le repasse souvent sans aucune lassitude, avec le même émerveillement, une redécouverte à chaque fois, il est parfaitement séduisant, et j'y songe souvent dans la rue. Il n'y a pas de Prince Charmant, mais ce n'est pas incompatible avec l'existence de coups de foudre.

Hop, une soirée, et je partage un verre avec cette vieille connaissance. Léger embonpoint, style quelconque, en fait, je ne connais pas très bien ce type, j'ai retenu son style très personnel de danse une bière à la main, les deux ou trois blagues que j'ai pu entendre, plutôt amusantes. J'ai écouté son premier album, quelques uns de ses mixs, très agréables. Mais nous n'avons pas dû échanger plus de trois phrases, nous ne devons pas vraiment connaître nos noms de famille respectifs. Ou alors il a plus de mémoire que moi.

Ce soir-là, une soirée sympathique avec une jolie foule, et l'on s'est croisé, on papote accoudés à un mur, dans le passage, juste à côté de la porte des toilettes dont le verrou paraît si traître. On l'entend être tordu en tout sens, résistant, et celui qui finalement émerge affiche une mine à peine rassurée, pris au piège de longues minutes aux toilettes. Pas un choix délibéré de nous poster ici, mais c'est amusant, régulièrement, ces petites paniques, et cela laisse malgré tout le temps d'une agréable conversation. Un échange fluide où les sujets évoqués s'enchaînent sans problème, des opinions partagées sur l'amitié quand on vieillit, sur la mélancolie douce d'une rupture mais aussi sa si belle beauté triste. Et aussi tout son sens de l'humour, le rythme qu'il sait donner aux mots, mélange de distance et d'énergie, son regard sur la vie urbaine, sur les manières de faire la fête.

L'ambiance autour de nous résonne doucement de cette entente découverte, cette amitié évidente qui s'installe. Ces points communs font écho à certaines de mes préoccupations profondes, sentiments revenant régulièrement, ou même opinions inconscientes qui se révèlent ainsi. Découverte d'un ami tel qu'on en attendait un depuis longtemps, sans totalement le savoir, comme pour le hasard provoqué que présente André Breton dans l'Amour Fou : l'entente lors d'une rencontre n'est pas totalement fortuite, elle réveille des aspirations lointaines, parfois cachées. Tout s'assemble, un pur coup de foudre amical, cocktail de détails et d'attitude.

You spent the first five years trying to get with the plan,
and the next five years trying to be with your friends again.
Comment résister à ces paroles ? L'amitié d'abord, ou les projets, la famille à fonder, la carrière ? Et toute la puissance discrète d'un regard qu'il détourne en parlant, but where are your friends tonight ? Puis les sifflements, les petits coups, les mains dans lesquelles on frappe délicatement, tout doucement, le coeur encore gros en songeant à cette silhouette qui n'existe plus pour nous qu'en noir, the worst is all the lovely weather, I'm sad it's not raining. La joie de l'entendre baisser la voix pour une balade, ou répéter encore les mêmes syllabes dans son emportement, de découvrir ses blagues, ses synthés pas vraiment originaux, qui semblent parfaitement ajustés avec tout le reste, qui surgissent toujours magnifiques et me donnent le sourire. Je ne m'en lasse, je fait régulièrement mon délice de LCD Soundsystem et de son splendide Sound of Silver, et le sentiment devrait rester profond encore longtemps.

2007/11/22

This is England, film social, identitaire, rétrospectif : déja pas mal !

- Oh, c'est dingue, je regardais ça dans les années 80. Quand j'étais gosse, en Angleterre. Oh, et puis ça aussi.

Des images télé défilent sur l'écran, zapping britannique des années 80 en guise de générique. Mon collègue anglais est sous le charme. Les Inrocks ont décrit ce zapping comme la seule partie intéressante du film. Exquis et excessif comme savent l'être les Inrocks, mais force est de constater que ce "This is England" laisse un peu sur sa faim.

Shaun, gamin à la bouille rousse d'anglais, fricotte avec d'inoffensifs skinheads. Autant passer du côté des excentriques stylés, plutôt que subir les moqueries continuelles des camarades d'écoles. Rasons la tête, chaussons les Doc Martens dessous les hauts ourlets des pantalons, la chemise à carreaux, les bretelles rouges, et hop, parés par casser quelques vitres dans des maisons abandonnées, boire des chocolats au bar du coin, embrasser une fille bien plus âgée, tellement mignonne avec son maquillage intégrale. Embrasser sur la bouche ! Woody, Milky, Gadgie et les autres, on est jeune et ça fait une famille, surtout quand le père est mort aux Mallouines (mais chut, ça fait mal d'en parler).

Bien entendu, les bons skinheads tombent finalement sur les méchants, le vieux copain sorti de prison, déstabilise par toutes les frustrations, le chômage, l'amour non partagé par la copine d'un soir, avec toute la violence à fleur de peau. Tous ne suivent pas l'appel de l'aîné à la guerre dans l'ombre du National Front, mais quelques uns suivent, l'obèse complexé, le gros barbu tatoué, et le plus jeune, car il faut un film.

Je songeais à parler d'un enchaînement incontrôlé de bruit et de fureur, cette belle expression shakespearienne en guise de beau titre faulkenerien. Hélas, la trame très égale de notre petit film anglais glisse beaucoup trop prévisible. Point vraiment d'escalade, un peu de violence sans surprise, sans vraie passion, sans trop d'enjeux entre des personnages, dont les tensions apparaissent à peine, ou tellement convenues qu'elles s'effacent dès proposées, qu'on n'y prête pas trop attention. Les noeuds de l'intrigue sont limpides, la rencontre, le discours du chef raciste, l'attaque du Paki, la bastonnade du noir, les paroles de la mère un peu faible. Pas désagréables, ces petits événements, mais nullement assumés dans leur caractère artificiel et théâtrale : la scène qu'il faut, techniquement, dans l'installation de l'histoire, pourquoi pas, mais autant jouer avec les codes, les grossir, les contourner, et pas seulement les interpréter proprement en élèves appliqués. Quand, dans "My own private Idaho", le vieux patriarche rejoint ses troupes de jeunes délinquants, il le fait sur le ton de tirades directement extraites de Shakespeare, propos de Falstaff, assurément, déclamés dans le théâtre d'une friche industrielle rouillée. Utilitaire, parfaitement stylisé, la classe.

C'est bien une certaine classe cinématographique qui manque à ce "This is England" plutôt sympathique. Un honnête film social, sans génie, sans trop de mordant, et mon collègue anglais m'a glissé en sortant : "Qu'est-ce qu'aurait pu donner un tel sujet, au main d'un Ken Loach ?" Les gamins de "Sweet sixteen Jack, poing brandi au coeur de la boue d'un festival face au set " sont incompréhensibles dans leur accent épais, mais vivants, figures perdues dans le gris humide de la pauvreté anglaise. Beaucoup plus justes,aurais-je envie de dire, même si ce n'est pas certain, mais assurément plus poignants, un film plus vaste. Ce "This is england" décrit assez bien cette Angleterre prolétaire fière de ses couleurs, celle qui brandit le drapeau en chantant Swing Low, Sweet Chariot à Twickenham, ou ressort l'Uniond'Oasis ou de Babyshamble. Mais finalement, peinture assez unidimensionnelle : la rue, la galère, and what else ?

Que sont devenus les strip-tease ou les leçons de danse qui donnaient de l'épaisseur à "BillyElliott" et "The Full Monthy" ? Les battles rap d'"8 Mile" ? On est loin de la richesse de mise en scène des frères Dardennes, laissant la caméra pénétrer au plus près des personnages, quand les plans les plus osés de "This is England" se résument à un zoom arrière ou à simuler gauchement un film amateur. Le parti pris est clairement moins extrême que dans "La Haine" et son noir et blanc sec, les personnages moins riches et variés que dans le polar social "La raison du plus faible". Et l'écriture tellement moins fascinante que dans "L'esquive", où le parler des cités du 9-3 entrait en collision avec les paroles de Marivaux, les rapports théâtraux dans les grands ensembles délicatement présentés, schéma équilibrant improvisation et maîtrise.

Une reconstitution, pas beaucoup plus.

Mais il se dégage une euphorie certaine à voir évoluer ces jeunes aux looks si bien reconstitués, les Doc Martens, les petits chapeaux, les filles aux cheveux rasés sur le dessus et aux longues mèches dans les yeux, le maquillage néo-romantique violet jusque sur les joues. L'euphorie de se retrouver vingt ans plus tôt, et on peut alors rapprocher "This is England" de "Good Bye Lenin! " et "La vie des autres" : des équivalents allemands, plongées à l'Est à la fin des années 80, et qui devaient beaucoup de leur charme à leur parfaite reconstitution stylistique. Attirer par son look, charmer, voici des recettes sûres au cinéma ces dernières années. Et "This isEngland", en grossissant le trait, tient souvent du très beau clip sur grand écran, avec sa musique d'époque, entre le ska des Dexy Midnight Runners et le punk bête et commercial des Sham 69.

Et, par delà les réserves artistiques au sujet de cette approche tout en apparences, je n'ai pu m'empêcher de rechercher un film français équivalent, traitant des années 80. Pas vraiment de grands succès récents pour des reconstitutions des années 70 ou 80. On a bien eu "L'ivresse du pouvoir" sur l'affaire Elf, "Le dernier gang" sur le gang des postiches, "L'ennemi intime Poulain des années 80, où l'on s'en irait à la marche "Touche pas à mon pote" en écoutant " sur la guerre d'Algérie. Pas vraiment de film entraînant l'adhésion du public, pas vraiment d'AmélieIndochine ou Téléphone.

Les reconstitutions à gros budget en France me semble plus bloquées sur un certain âge d'or, une certaine idée de la France. Les magazines nous ont servi des longues plâtrées de Piaf pour "La môme", l'école de la République des années 50 a été chantée par les "Choristes", PatrickBruel a sorti les costumes 2ème Guerre Mondiale pour "Un secret", et tout dernièrement, le remake du "Deuxième souffle" s'est englué dans une esthétique passéiste du polar 60s. Une molle adaptation du "Grand Meaulnes" a même été tentée. C'est la France du bon vieux temps, la France du c'était mieux avant, cette France bon enfant et proche du peuple que j'aimais appeler la France de Raffarin.

On trouve des reconstitutions malignes dans "Les amants réguliers", où Mai 68 devient un théâtre d'ombre où les pavés volent dans le brouhaha imperceptible d'un chaos déjà désabusé. Et plus encore dans les loufoqueries fines des "Triplettes de Belleville", mémé au jazz manouche, et dans les dessins subtiles et simples de "Persepolis", où Chiara Mastroianni se force à chanter faux "Eyes of the Tiger". La finesse par la liberté du dessin, le style et l'approche équilibrée, et la réussite est bien là : "Persepolis" a été primé à Cannes, et postule à l'Oscar du meilleur film étranger.

2007/11/11

Des romans monde pour peupler une chambre à Duisburg

Jouant avec des personnages, des situations, des lieux, un roman constitue la présentation d'un petit monde. Une grande part de la qualité d'un livre est même associée, d'une certaine manière, à la constitution de ce monde. Un bon livre aura su tisser un environnement cohérent, fonctionnant dans sa logique, et mettant en mouvement une série de figure qui auront pris vie. Et ce, pourrait-on dire, indépendamment du sujet lui-même, dans la mesure où ce monde joliment mis en scène sera toujours à même de s'avérer intéressant à la lecture.

Pourquoi alors ai-je envie de parler de "livres monde" ?

Considérant cette mise en scène d'un monde comme acquise, nécessaire à tout bon livre, je souhaite plutôt utiliser ici le mot monde pour évoquer l'échelle du théâtre présenté. Tout roman construit son petit monde, mais certains présentent surtout une poignée de personnages dans un environnement restreint, sur une centaine de pages à peine. Il faudrait alors plutôt parler de rue, de village, pour donner une bonne idée du monde établi pour le livre. Un gros plan sur le monde, dont il est souvent difficile de connaître les contours précis. On peut ainsi penser à certains des courts romans français que j'ai lus récemment, dont le largeur de vue n'embrasse pas grand chose de plus que le petit couple évoqué.

C'est bien entendu totalement différent pour certains gros pavés, les ambitieux projets qui manipulent toute une batterie de personnages, évoluant dans des lieux variés, sur une période s'étendant plusieurs années durant. Le monde créé peut regarder sa taille sur la toise posée au mur, et constaté son ampleur : oui, il n'est pas loin d'un monde à lui tout seul, au moins un roman pays.

Je ne me risquerais pas à juger l'ampleur de tous ces classiques que je n'ai pas encore lus, ces volumineux romans du XIXème siècle, par exemple, que je n'ai pas encore affrontés. Sans pour autant parler de certaines sagas de science-fiction étirées en tomes et volumes renouvelés, je peux évoquer, bien entendu, "Les Misérables", et sa cohorte de personnages évoluant tout au long du siècle, de l'enfance au mariage, sur deux générations. Il y a même bien plus de deux générations dans le Macondo de "Cien años de soledad", aux inventions incessantes, aux guerres révolutionnaires, industries bananières et ébats multiples. Véritablement de petits mondes à explorer longuement, comme les nombres univers, qui contiennent, par définition, tous les numéros de téléphone du monde.

Ainsi, de tels romans monde me paraissent tout particulièrement adéquats pour les lectures d'une expatriation de quelques mois. Quand le cinéma et le théâtre ne parlent pas la même langue que moi, que les concerts se font plus rares dans une ville industrielle allemande que dans la capitale française, qu'il y a moins d'amis avec qui discuter devant une salade landaise ou un verre de punch, la lecture se prête à de nouveaux rythmes, et peut affronter la longueur d'un monde avec plus de réussite. L'an passé, j'ai ainsi profité de mes deux mois à Duisburg pour goûter à Ulysses de James Joyce.

J'ai ainsi constitué quelques réserves en vue des cinq mois de mon retour à Duisburg. Bien entendu, il est un peu difficile de présumer de l'ampleur mondiale d'un livre avant sa lecture, mais ce club des cinq me paraît composé de jolis candidats.

  • Les Bienveillantes, Jonathan Littel, 2006, 903pages
    900 pages pour faire vivre l'ensemble de la Deuxième Guerre mondiale du point de vue des bourreaux.

  • What a carve up!, Jonathan Coe, 1995, 498pages
    Les années Thatcher présentées à travers l'histoire d'une famille huppée.

  • L'homme sans qualité, Tome 1, Robert Musil, 1931, 864pages
    Le livre monument de Robert Musil, multipliant hypothèses à travers de plusieurs personnages. Et ouvert comme le monde, car l'entreprise est restée inachevée au bout de ses presque 1600 pages...

  • Angels in America I & II, Tony Kushner, 1992, 304pages
    La pièce monument de Tony Kushner, évoquant les destins de plusieurs couples durant les années 80, au creux de la montée du sida. Six heures de pièces vues sur Avignon cet été, en polonais, et la lecture en américain devrait apporter une dimension supplémentaire à ce monde : la transcription de la langue orale, une grande force de la pièce, semble-t-il.

  • Gravity's rainbow, Thomas Pynchon, 1973, 784 pages
    Oeuvre comparée par son ampleur à l'Ulysses de Joyce, récompensée par le National Book Award et même d'un prix de "meilleur livre de la décennie". Profil idéal de roman monde, par conséquent, et je veux préserver une part de surprise pour sa lecture...

2007/11/10

Apéritif pour un futur Locas de qualité

J'ai déjà dit quelques mots sur Locas, la série de comics de Jaime Hernandez. Au moment de l'écriture de ce précédent billet, je n'avais exploré que quelques histoires de cette série.

Depuis, j'ai englouti d'une traite les 700 pages qui forment l'intégral de ces Locas, histoires évoquant deux adolescentes punk dans la communauté mexicaine californienne des années 80. Une exploration passionnante à bien des niveaux, véhiculée par le charme du dessin noir et blanc, la gestion de personnages sur les quinze ans de publication, la fantaisie des pistes narratives, la profondeur psychologique d'ensemble. Le "Prix du Patrimoine" attribué en 2006 au festival de BD d'Angoulême est parfaitement justifié, Locas constitue une oeuvre fascinante.

Je vais tenter prochainement d'évoquer les points qui m'ont séduit. Je ne me vois pas trop improviser quelques paragraphes en une demi heure, ce serait dommage. Je compte prendre mon temps pour trouver une approche satisfaisante.

En attendant, quelques photos pour vous mettre en appétit...

2007/11/01

Les tubes pour mariage des années 2000

- Tu dois sortir beaucoup, dis donc, tu connais toutes les chansons !

Mariage le week-end dernier, dance floor alimenté en tubes, ce n'est pas le moment de jouer l'expérimentation. Alors nous avons majoritairement eu droit à des tubes des années 80, du costaud : une demi-douzaine de classiques de Michael Jackson, Depeche Mode, OMD, Soft Cell, The Clash versant Rock the Casbah, Téléphone...

Je ne crois pas avoir entendu de morceaux dépassant le milieu des années 90, période à laquelle nos mariés touchaient l'adolescence. Il semble douteux qu'ils aient écouté "Just can't get enough" à sa sortie, quand ils avaient 3 ans !

Cet engouement pour les années 80 tient bien entendu à une forme de mode récente, ayant réhabilité la vague new wave au synthétiseur, bien démodée dans les années 90. D'une certaine manière, peut-être peut-on y voir une entrée de ces morceaux dans la culture populaire, le fond commun d'airs partagés par tous. Comme l'ont fait plus tôt les tubes rock'n'roll des années 50 ou les gros hits disco des années 70. Une grammaire maîtrisée par beaucoup, des sonorités auxquelles on s'est habitué, et beaucoup peuvent se remémorer un souvenir lié à un des ces morceaux.
Forcément, vingt-cinq ans, cela donne du recul.

Alors, que pourrons-nous passer au mariage dans vingt-cinq ans, comme tubes des années 2000 ?

J'ai donc pensé à quelques critères : immédiateté du morceau, qui ne doit pas être trop difficile à apprivoiser par un public de mariage, des titres susceptibles d'avoir été entendus à la radio, et bien entendu, plutôt dansants.
Petite sélection en dix titres, liste partiale et forcément non exhaustive...

  • Louxor, j'adore - Philippe Katerine
    Dansant, en français, entendu partout, et terriblement amusant. Il devrait en être.

  • D.A.N.C.E. - Justice
    Nous sommes en 2007 et l'on nous a bien vendu Justice. Et D.A.N.C.E. n'est pas trop agressif.

  • One more time - Daft Punk
    S'il est une évidence des années 90, c'est bien les Daft Punk. Dans vingt-cinq ans, les parents des mariés auront peut-être arrêté leurs "ce que tu veux, pourvu que ce soit pas cette espèce de techno". Et "one more time", ça reste sobre.

  • J'ai pas vingt ans - Alizée vs Beni Benassi
    Pas d'un super goût musical, mais terriblement efficace. On n'est pas forcément hype dans un mariage, il faut que ça danse.

  • Hey Ya - Outkast
    Entendu sur toutes les radios en 2004, qu'elles soient rock, rap, dance. Voici un tube qu'il ferait plaisir d'entendre à un mariage, en rêvant d'y voir débarquer Andre 3000.

  • Clint Eastwood - Gorillaz
    Peut-être pas super facile à danser, mais assurément un tube des années 2000. Dare me semble plus dansant, mais me paraît moins connu : peut-être enchaîner les deux ?

  • Fit but you know it - The Streets
    Peut-être pas assez connu en France, pour un public de mariage. Mais le DJ a le droit de se faire plaisir, parfois, et Mike Skinner est une sacrée machine à single, ce riff basique devrait fonctionner auprès de toute la famille. Ou alors tenter le When you wasn't famous, la Macarena du rap anglais...

  • Take me out - Franz Ferdinand
    Du rock dansant, single n°1 de l'année 2004. Impossible de passer à côté.

  • Dance to the underground - Radio 4
    Les pionniers de ce rock qui regarde à nouveau vers Gangs of Four, du punk dansant. En espérant que la pub Coca-cola qui s'en est servi l'aura assez popularisé pour qu'il surgisse avant la pièce montée.

  • Seven nation army - The White Stripes
    Le gros tube des années 2000, années du retour du rock.

2007/10/20

Hurlons au Parc des Princes pour dynamiser l'avenir

"Non, rien de rien, non, je ne regrette rien"
Et l'ensemble du public du Parc des Princes hue le choix fâcheux de la sono du Stade. Le XV de France vient d'être surclassé par une belle équipe d'Argentine, ces bleus exposant leurs lacunes, leur manque d'imagination, leur maîtrise appliqué d'un jeu arrêté et à contre-temps.
Et ne rien regretter alors ? Huons, huons.
Les hauts-parleurs bafouillent, et, au bout d'une minute, enchaînent sur un chant argentin.

Les supporters aux joues tricolores ne sont pas à la fête, mais pour autant, c'est vrai, il ne faut pas regretter d'avoir assisté à cette finale de bronze à sens unique. Toute une soirée d'expériences et de regard critique pour dessiner quelques conclusions pour l'avenir, au moins dans mes aspirations.

Le XV de France a exposé son sens de la discipline mono-dimensionnelle, son abnégation à ne rien tenter, pourquoi risquer ? Et pourtant, déjà, cette journée de grève des transports mettait le public dans l'obligation d'exploiter sa faculté d'adaptation.
Aucun RER A, pas de bus reliant Rueil-Malmaison à Paris ou même simplement au noeud de La Défense ? Qu'à cela ne tienne, je saute sur la moto de mon chef pour rejoindre le Parc des Princes, zigzaguant avec lui au milieu des voitures de 17h, entre les filles du Bois de Boulogne et les stations services en descente quand l'essence se fait rare dans le réservoir. Et, au retour, aussi, me faufiler entre les lignes de métro réveillées, les derniers bus assurés par bonté d'âme.
Alors, comment réagir quand sept français échouent pour contourner deux argentins, incapables d'accélérer ou même d'oser ?
Que l'équipe de France ait raté son approche tactique, pourquoi pas ? Tout le monde peut se tromper. Elle aura choisi une approche, exploitée jusqu'au bout, et pourquoi pas ? Avoir tenté une approche du rugby moderne, très défensif, uniquement rigoureux et physique. Mauvaise analyse des situations et enjeux, ou analyse incomplète, mais cela peut servir pour progresser.

Cependant, un goût amer apparaît dans la bouche quand un monolithisme du même genre se fait jour dans l'organisation du Parc des Princes. Un joli stade massivement rempli de supporters internationaux, argentins, mais aussi sud africains, australiens, et déguisés, enthousiastes, chantant... Rassemblement mondial pour Coupe du Monde, toute une alléchante fraternité.
Et que nous a servi la sono pour donner de l'entrain à ce rassemblement bigarré ? Piaf, donc, et à la mi-temps, "Emmenez-moi" de Charles Aznavour.

Vive la France moderne, épanouie dans la mondialisation.

Entendons-nous, "Emmenez-moi" est une belle chanson, un classique. Mais là réside tout le problème : c'est avant tout un classique, et rien ne nous sera servi d'autre que du classique bien français. Ne pouvait-on pas présenter un programme plus ambitieux, plus métissé, même en restant français, sans se restreindre aux clichés façon exception culturelle française ?
C'était France - Argentine, un choix évident aurait consisté à sélectionner Manu Chao.
C'était une fête de l'Ovalie, pourquoi avoir toujours confiné les chansons de bandas à moins d'une minute ?
C'était une fête de la jeunesse et du dynamisme, pourquoi ne pas avoir diffusé les Daft Punk, stars mondiales françaises, Noir Désir ou Luke pour leur énergie rock, Grand Corps Malade, Joey Starr, TTC, même un groupe de rock lycéen comme Second Sex ?

Et je me restreins à des exemples eux-mêmes assez consensuels.
Mais cela n'aurait-il pas fait un joli mix, où l'on aurait pu glisser Aznavour avec goût, une belle photo moderne et éloignée d'un arrière-goût de Paris musée ?...

C'est une approche auquel je souhaiterais tendre, et qui me semble applicable pour la musique, pour les futures évolutions de l'équipe de France de rugby, pour la conduite de la recherche scientifique ou la définition de nouvelles utopies politiques.
Digérer les classiques, les fameuses valeurs que l'on proclame pour la grande chanson française ou le french flair légendaire du rugby. Puis les oublier, les mettre de côté, juste les garder très loin, en écho. Car rester ouvert, ouvert, dialoguant, comparant, en prise avec les évolutions récentes. Et de ce dialogue, faire surgir de l'énergie et de la nouveauté. Créer en composite.

Dans une interview, le cinéaste Jim Jarmusch disait : "Nous sommes la première génération capable de proclamer qu'elle aime autant Beethoven que le punk, ne pas faire d'échelle de valeur entre Ozu et Martin Scorsese".

Et hier soir, durant le long trajet RATP du retour, le livre lu m'a paru un joli symbole de cet échange à deux dimensions qui génère une nouveauté. "Les soldats de Salamine" , de JavierCercas, l'histoire d'un journaliste enquêtant dans les années 90 sur un événement de la guerre civile Espagnole. Période forte du passé espagnole, rapport de la société actuelle à cette histoire, et un joli sens du portrait, de la conduite du récit, avec dans la cinquantaine de pages lues, une ou deux magnifiques digressions.

2007/10/17

La mélancolie bourdonne en doux refrain pop quand quelqu'un d'important s'en va

Lumière blême du matin déjà levé,
quelques plis de draps sous la main
caressent
Caresse
du doigt, du dos de la main
et regarder sa paume sur l'étoffe qui passe et tourne en cercles et vagues
fascinante.

Une main mignonne en mouvements légers.

Partie
partie il y a quelques instants
ou depuis plusieurs mois déjà, évaporée, et je réalise encore
J'en prends conscience chaque fois, régulièrement le matin,
la brume et les rêves qui s'oublient peu à peu, pourtant si clairs il y a un instant.
Je reprends pieds, je roule, retrouve la fatigue du réveil
jamais aussi épuisé qu'au réveil
et tous ses détails plan serré
ces visions
les petits bourdons qui redémarrent dans un sourire mélancolique.

Une silhouette en ombre.

Une image couverte de satin noire dont on agrippe doucement les motifs chers
les lunettes légèrement de travers
les claquements de lèvres à la fin d'une phrase, après un rire
le grain de beauté à la base du pouce gauche
le sourire bruyant
la cicatrice ronde sur le front imprimée par la varicelle des trois ans,
Une minuscule farandole égrainée en notes claires de xylophone,
dimanche matin ou en semaine, qu'importe
Tu feras toujours la grasse matinée pour ces souvenirs doux défilant rêveurs.

Et la bande de papier s'enroule möbius
une mélodie dérisoire jouée à deux doigts
un fredonnement
lalala juste pour soi
murmure
car qui a besoin de symphonie pour tout dire
ou en avoir l'impression, jouer la simplicité pour toucher ?

Et même monter d'un demi-ton sur la fin
pourquoi se retenir ?

On n'est pas là pour faire des phrases ni réinventer l'art
une berceuse juste
pour être joyeusement mélancolique
S'émerveiller
d'une lampe qui s'allume, d'une guirlande d'ampoules
de piles de disques
de la bouilloire toujours trop rapide

Se réjouir
Des disques que l'on passe le matin
pour étouffer le silence granuleux
pour se lancer un peu, se donner l'impression d'être éclatant
super-pêchu à refrains hurlants
ou même pour s'enivrer un peu plus de flottement, l'esprit ouaté
N'a-t-on pas le droit d'esquiver l'efficacité parfois ?
d'interroger la persistance aveugle, l'environnement, le quotidien sourd ?

the worst is all the lovely weather
i'm stunned it's not raining
the coffee isn't even bitter
because what's the difference?

Et puis,
finalement,
d'ailleurs,
rien ne dit,
hein,
qu'on ne retrouvera pas la silhouette sombre pour un hug ami dans une block party ?


"Someone great", LCD Soundsystem :
      single envoûtant avec vidéo au diapason...

2007/09/30

Ces derniers temps, je lis de courts romans français des années 2000

Pour voir à quoi ressemblent les auteurs français contemporains.
Pour connaître un peu le paysage littéraire français, notre paysage.
Pour ne pas avoir l'impression de passer à côté,
et découvrir plus tard une pépite ignorée sur le moment
Pour, éventuellement, pouvoir dire à des amis étrangers : "Dans les auteurs français actuels, j'aime beaucoup XXXX".

Et pour picorer sur un spectre plus large...

J'ai lu récemment quelques romans français récents, de moins de 250 pages. Achetés en poche, empruntés à la bibliothèque, en étant sûr de le finir sur la période d'emprunts, toujours mon inquiétude silencieuse, dépasser la période de trois semaines.
Pas vraiment de logique de sélection, de planification, tout simplement piocher dans les noms entendus, les titres aperçus dans un supplément livre, les exemplaires sur les présentoirs.

C'est donc un panel non représentatif !
Voici tout de même quelques réflexions, une tentative de synthèse.
Au moins pour m'entraîner à tirer quelques conclusions.

La majorité de ces livres mettent en scène des couples, des histoires sentimentales, des instabilités de relation. Bien entendu, cela tient aussi à ma sélection personnelle, mais les aléas sentimentaux, les interrogations, les difficultés d'une relation semble un thème très écrit. Majoritairement dans un cadre bourgeois, voire parisien, parfois avec les beaux-parents, les parents, rien de bien original dans le schéma des protagonistes, on se trouve en terrain connu.

L'autre dénominateur commun de ma sélection relève du procédé d'énonciation, généralement sous forme de monologue d'un narrateur. Parfois la voix passe d'un personnage à un autre, mais le roman se construit majoritairement autour de voix, de réflexions, de pensées, d'un ton, sans vraiment jouer la variété, risquer des descriptions. Uniquement l'originalité de ce ou ces tons pour construire l'originalité du livre. Cette absence de jeu sur les couleurs narratives constitue souvent la limite de ces livres, même si le fait de s'être fixé à de courts romans peut expliquer ce monolithisme.

La plupart de ces lectures ont donc commencé par une phase de fascination, quant à l'idée originale présentée dans le livre, l'originalité du système, du point de vue, de l'approche. Une séduction réussi, poussant à tourner les pages.
Séduction à laquelle a souvent succédé un sentiment de déception, le livre ne trouvant pas de second souffle, ne tenant pas toutes ses promesses initiales, avec finalement moins d'ampleur qu'imaginée après une vingtaine de pages. Comme si toutes les cartes étaient posées tôt, comme si les deux cents pages n'étaient construites que sur une idée tenant en une vingtaine de pages, le reste du livre constituant uniquement un long passage obligé pour arriver sans surprise à la fin de l'histoire.

Peut-être est-ce une mauvaise habitude d'imaginer soi-même le développement d'un livre sans rester attentif à sa cohérence. Sans l'écouter lui-même.

Mais les livres qui m'ont le plus convaincu sont ceux qui présentent un spectre plutôt large. Une histoire à plusieurs facettes, ne se restreignant pas un schéma unique à dérouler. Laissant entrevoir le monde à côté de la petite histoire de couple. Glissant plusieurs histoires successives. Proposant des situations originales. Traçant une vraie évolution, pas une simple esquisse de changement d'une idée initiales.
Et surtout, mettant en oeuvre un style plaisant, pas simplement un musique orale sans variation, pour hystérique qu'elle puisse être, mais une musique dont les échos restent pertinents et dignes d'émerveillements.

Petite revue de détails.

  1. Fuir - Jean-Philippe Toussaint
    Les Éditions de Minuit, 2005, 186p
    Roman brillant et varié. L'écriture nette et envoûtante de Toussaint pour décrire un couple juste avant une rupture dont on ne verra rien, présenter un état au changement latent, en puissance. Et ce à l'aide d'un voyage dans la mafia chinoise, d'une communication par téléphone portable au musée du Louvre, d'un enterrement en Sicile, d'une baignade à la mer. Fascinant.

  2. Daewo - François Bon
    Le Livre de Poche, 2004, 240p
    Pas vraiment un roman, puisqu'il s'agit d'une enquête auprès des ouvrières licenciées par l'usine Daewo en Lorraine. Mais la variété des approches est impressionnante, entre les réflexions au jour le jour sur l'enquête, les descriptions du paysage industriel lorrain, et les longues témoignages oraux des ouvrières, magnifiquement reconstitués.

  3. Apprendre à finir - Laurent Mauvignier
    Les Editions de Minuit, 2000, 127p
    Un homme est à l'hôpital après un accident de voiture pour aller voir sa maîtresse. Schéma classique d'une séparation annoncées d'avec sa femme, narratrice du roman. Mais les évaluations de ses sentiments sont joliment rendus, l'emmenant de l'amour tendre pour le blessé à l'impossibilité de continuer ensemble une fois son rétablissement effectif. Suivre parfaitement les étapes qu'elle suit pour apprendre à finir.

  4. Nouvelles sur le sentiment amoureux - Christine Montalbetti
    P.O.L., 2007, 151p
    Recueil de 6 nouvelles sur les relations amoureuses qui auraient pu commencer, mais qu'on ne tente même pas, par timidité, par paresse, pour des raisons mystérieuses. Piéger l'instant où on devrait se décider, se lancer à l'eau et où, parfois, on n'agit pas. Certaines nouvelles ne fonctionnent pas très bien, mais la moitié est assez réussi. Tout particulièrement un premier rendez-vous sous forme de visite au zoo, où l'homme se perd dans des rêveries sur les animaux, où l'auteur glisse des remarques autobiographiques sans rapport.

  5. Les oubliés - Christian Gailly
    Les Éditions de Minuit, 2007, 140p
    Deux journalistes travaillent pour une rubrique sur les artistes oubliés, ceux qui ont connu leur heure de gloire et que l'on a perdu de vue. Ils ont un accident sur l'autoroute, apparemment sans gravité physique, rentrent en TGV, et l'un meurt dans les toilettes du train. On suit le survivant, l'annonce à la nouvelle veuve, le couple sans passion, le reportage qu'il souhaite terminer malgré tout. La langue de Christian Gailly possède une force assez mystérieuse, construite uniquement en phrases courtes avec un unique verbe, sans aucune virgule. Les dernières pages semblent moins intéressantes, mais le voyage littéraire est très plaisant à l'oreille.

  6. Anielka - François Taillandier
    Le Livre de Poche, 1999, 246p
    Anielka fait son amant d'un homme dont le caractère lui déplaît, mais dont elle se trouve mystérieusement fascinée. Une relation sans avenir, décrite comme telle dès le début, et dont on suit les étapes sans surprise. Les personnages sont très classiques, malgré quelques analyses plutôt justes. Mais le début du roman m'a fasciné, scotché. Un premier chapitre en analyse précise de la première rencontre entre Anielka et son futur amant, cherchant à démêler la répulsion, la fascination, le mystère entre ces deux pôles. Et un deuxième chapitre où le narrateur s'interroge "De quel droit puis-je vous parler de cette femme, essayer de raconter son histoire ?", comme si l'auteur interrogeait son droit à la mise en scène. La suite ne garde pas la même force de questionnement sur l'écriture romanesque, mais ce début m'a fait rêver.

  7. Asile de fous - Régis Jauffret
    Folio, 2005, 252p
    Un homme quitte sa femme, et tous les protagonistes prennent peu à peu la parole pour raconter, femme, homme, parents, dans un jeu de démence du langage. Là aussi, le procédé m'a paru s'essouffler un peu, succession ininterrompue de personnages aux émotions extrêmes, particulièrement dans les descriptions sans intérêts des affres du mari. Mais quelques passages fonctionnent très bien, particulièrement la scène de rupture initiale magnifique, originale, délirante, imprévue, folle.

  8. Le moral des ménages - Eric Reinhardt
    Stock, 2002, 222p
    Un auteur-compositeur sans succès raconte la misère morale de sa famille middle-class, ses échecs à construire sa vie. Le livre n'est qu'un long monologue du personnages, au ton rythmé, très efficace. Les descriptions sarcastiques de la famille bourgeoises sans envergue sont euphorisant, lus d'une traite, tressés de détails pittoresques des années 70. A partir des deux tiers, le narrateur évoque ses obsessions sexuelles, et le livre se fait moins intéressant, redressant légèrement la barre sur la fin, en tentant d'équilibrer le témoignages avec d'autres points de vue. Dommage, peut-être, que ce rééquilibrage n'ait pas été plus développé.

  9. Dernier amour - Christian Gailly
    Les Éditions de Minuit, 2004, 140p
    Un compositeur de musique contemporain assiste à la création de sa dernière oeuvre, huée, puis part attendre la conclusion de sa phase terminale dans la maison familiale au bord de la mer. Deux jours de voyage en regardant les dernières femmes rencontrées, en pensant à sa femme, pour un doux cheminement dans cette écriture musicale.

  10. L'inceste - Christine Angot
    Stock, 1999, 216p
    Christine Angot dans son numéro de récit intime, relation homosexuelle de quelques mois, de ses rapports avec un père incestueux. Difficile d'y trouver plus qu'un récit intime, dont les passages d'analyses avec recul semble parfois un peu légers en terme de contenu : ah, diagnostiquer ses problème psychiques en recopiant les définitions d'un dictionnaire de psychologie, c'est de la profondeur d'écriture. Mais par delà cette démarche parfois vaine, il persiste une énergie d'écriture peu commune, fascinante pour elle-même, presque sans en suivre la signification.

  11. La douceur - Christophe Honoré
    Point, 1999, 155p
    Deux adolescents commettent un crime au cours d'un séjour en colonie de vacances. Six ans après, la directrice du camp, le frère, le fils en parlent encore, dans des chapitres successifs de récits oraux. Le style est agréables, lu avec beaucoup de plaisir, mais plusieurs aspects du texte m'ont dérangé, particulièrement la violence, la fascination sexuelle des personnages qui ne m'a jamais vraiment touché, troublé, évoqué quelque chose. Et un ou deux raccords scénaristiques m'ont paru bien maladroits.

Critères de sélection des livres présentés :

  • Livres lus sur les 12 derniers mois
  • Auteurs français (ou publiant en français : Toussaint est belge)
  • Livres publiés dans les années 2000 (1999 a été pris en compte)
  • Livres de moins 250p