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2008/10/05

Contre la fatigue, écoutez de la musique (et lisez Doc Nick)

Début octobre, la température baisse, le travail vole bas et les vacances semblent loin, celles d'été comme les fêtes de fin d'année. Conditions idéales pour un petit coup de fatigue quand, soudain, on réalise que la nuit tombe bien tôt, maintenant, et que l'ombre dure le matin.


Alors, avec le retour d'une discrète lassitude, quoi de mieux qu'un peu de musique enjouée pour garder le sourire ?

J'ai donc rappelé ce cher Doc Nick, confiant dans ses ressources et son sens de l'à propos. Cher Doc, quelle musique conseilleriez-vous pour lutter contre la fatigue du début d'automne ?

Mon petit préféré, quand la tension baisse, c'est toujours Help!, des Beatles. Une intro survitaminée, des choeurs, une guitare qui court, voici le début des années soixantes et l'insouciante jeunesse, tout bondit ! La pop, la pop, rien de tel qu'une bonne pop électrisante pour reprendre pied et retrouver le tonus. Tarantino  semble d'ailleurs de cet avis, puisqu'il s'est emparé de T.Rex dans son film Deathproof, au sautillement tout aussi irrépressible.

Je dois avouer que mes petit préféré en la matière, c'est Supergrass et le premier album, I should coco.

Une petite merveille de power pop, toute la vitesse du punk sans trop de nihilisme, juste la rage souriante de ces jeunes de moins de vingt ans. Quel début d'album ! Difficile de respirer dans cet échaînement de titres, idéal pour se réveiller ou entamer une réunion importante avec le sourire. A quoi bon boire du café ? Une même urgence pop et réjouie se retrouve dans le premier album des Strokes. Le même genre de tubes courts et pétillants qui s'enfilent comme des perles, rythmiques tendues et guitares aigrelettes, de la pop exquise, sucrée et électrisante.

Electrique, même. Les Strokes, c'est tout de même plus rock que pop.

Tu dis cela parce que les guitares sont plus acérées ou juste parce qu'ils font de la pub pour Converse ? Au niveau des Strokes, le rock s'écoule dans sa version presque originale, c'est-à-dire pop et immédiate, dangereux par son énergie et sa rapidité plus que par ses murs de guitares sur-saturées. Réécoute les premiers tubes, des années 55-56, c'est hurlé et agressif, mais surtout très dansant. Des chansons pour donner la pêcher et sauter en tout sens, sans pour autant se jeter les uns contre les autres pour le plaisir de jouer à l'anarchie. Le rock, c'est de la pop. Alors, bien entendu, quand on parle de rock, on pense plutôt aux tatoués, aux cheveux longs ou aux épingles à nourrices des punks qu'aux Beatles. Alors, pour te faire plaisir, disons que Supegrass ou les Strokes, d'une certaine manière, c'est de la power pop.

Je n'en attendais pas moins de ton sens de la formule. Mais je n'ai rien contre le rock, surtout anti-fatigue : c'est plutôt vivifiant, de hurler sur la violence brute de Nirvana, non ?

Nirvana, en effet, ça réveille, ça entraîne et ça porte, ça secoue dans tous les sens. Ma chanson préférée en la matière serait peut-être All Apologies, petite merveille de l'équilibre de Nirvana, ou de son sens du déséquilibre et de l'instabilité. La voie écorchée et la rythmique ronde et brute du couplet, et toute l'éclosion du refrain, les hurlements. All Apologies, à mes yeux, c'est la chanson emblématique du paradoxe de Kurt Cobain, l'homme capable de mélanger parfaitement douleur et rage, la colère pour exprimer les profondes blessures. C'est avec cette chanson que j'ai cru saisir ses problèmes d'estomac, la profonde douleur physique qui se cachait derrière sa hargne. J'ai capté un soir de détresse et d'épuisement, et fasciné, j'ai écouté All Apologies huit ou neuf fois de suite, et le plaisir ne s'estompait pas. Nirvan, un très bon choix pour se redynamiser dans les coups de mou.

Je me voyais bien hurler avec Iggy Pop sur TV Eyes.

Oh oui, la profonde animalité de l'Iguane, son charisme et sa folie. Excellent choix, parfait exemple d'élan, de pulsion et de dynamisme brut. Et pas besoin d'être trop attentif pour percevoir sa puissance, ce qui est plutôt un bon point pour relever une tête endormie au réveil, je pense, non ? Quelques gros classiques de Heavy Metal pourraient également faire l'affaire, genre Led Zep ou un gros solo d'AC/DC, dans ce cas. Immédiat et magnétique, capable de soulever un stade immense sans effort, j'imagine donc que cela devrait pouvoir requinquer l'endormi le plus chronique. Voici des riffs, des anmplis et des hurlements, lève-toi et arrête de bailler !

Tu penses que n'importe quel énorme groupe pourrait faire cela ? Sauver de l'épuisement, facile quand on peut enivrer 80.000 personnes, à ton avis ?

A priori, oui, dis comme cela, je serais tenté d'acquieser. Mais, bon, en pensant groupe de stade, je songe tout de suite à U2, et cela me semble moins évident. U2, c'est le rock héroïque, le prototype de stade, le groupe pour faire reprendre les refrains poing tendus et coeur exhalté, mais je ne sais pas, à la réflexion, je ne le vois pas trop comme un groupe anti-fatigue. Certainement une affaire de goût personnel, à n'en pas douter, mais non, U2 me semble moins évident dans une telle fonction. Charismatique, assurément, chargé en tubes. Ce genre de groupe, un peu lyrique, ce serait plus à l'appréciation de chacun, je suppose, moins impérieux, moins irresistible. Je suppose.

Un peu comme Radiohead.

Tout à fait. Radiohead, c'est un charisme énorme, des chansons sublimes, mais une atmosphère tellement mélancolique, voire désespérée. C'est toujours fascinant d'entendre des foules entières reprendre des refrains aussi profondément pessimistes et paranoïaques. Cela ne me paraît pas évident que tout le monde souhaite gober cela comme de la vitamine C un matin cafardeux. A part ceux qui ne voudraient entendre que l'énergie des guitares. D'une certaine manière, Arcade Fire est un cas similaire. Lyrique et débordant d'énergie, une générosité fantastique dans leur musique et dans leurs prestations live. Mais, rappelons que leur premier album s'appelle Funeral, écrit dans une atmosphères de deuils successifs pour beaucoup dans le grouep. On a fait mieux comme post-combustion du petit déjeuner, mais chacun ses goûts.

Quoiqu'avec une chanson dénommée Wake Up...

Tu marques un point.

Mais, dans ce cas-là, le mieux serait toutes les chansons à textes, et ne garder que l'énergie brute. C'est-à-dire, d'un point d'une musique "non classique", les musiques électroniques.

Ca tombe sous le sens ! De la dance pure, et les pieds t'entraîneront tout seul ! Un vieux collègue amateur de big beat avait d'ailleurs une analyse similaire : si, après avoir passé deux tubes de big beat dans une soirée, l'ambiance de monte, c'est que tout le monde est mort. Une musique immédiate et irrésistible, un gros album des Chemical Brothers, et hop, la journée devient plus légère et tu danses sur ta chaise face à ton ordinateur. Idem avec un groupe comme The Rapture et leur rock danse ébourrifant, ou un riff souple et samplé comme ceux de Rinôçerôse, voilà qui mets du super dans la chicorée.

Ou mes favoris belges, les démoniaques 2manydjs.

Bien entendu, d'autant qu'avec la tambouille de ces belges fous, tout le monde y trouve son compte, c'est comme le pot au feu, et c'est mieux qu'une cure de Guronsan !

2008/02/17

Bientôt, je courrai 45:33 avec Doc Nick et LCD Soundsystem

- 3, 2, 1, play et partez.
Nous appuyons simultanément sur le bouton de notre baladeur mp3, et commençons à trottiner dans la Lotharstrasse. C'est amusant de voir Doc Nick avec un collant et des tennis aux pieds, et je ne parle pas de son bracelet en éponge...

Le Doc m'a envoyé un message il y a un mois environ : "Reprends l'entraînement. Il faut que nous allions courir ensemble prochainement. Pas de problème si tu ne tiens pas 45 minutes 33, mais bon, si tu pouvais me suivre un peu plus longtemps que 500 mètres, ce serait sympathique..."

Nous avions déjà un peu discuté du jogging et de l'iPod aux Etats-Unis. Particulièrement après mes promenades à Central Park en mai 2007, où on croise autant d'iPod que de coureurs là-bas. Je pense même que, dans Central Park, il est plus probable de croiser un coureur sans chaussure que sans iPod. A New York, on court en musique, ou marche en musique, selon cette mode amusante de la marche sportive, où l'on voit des femmes marcher rapidement, pas trop mais légèrement vite, mais avec tennis, bâtons, bandeau, tout l'équipement, et bien entendu, l'iPod. Par conséquent, oui, dans Central Park, il y a plus d'iPod que de coureurs, même dans les coins où on ne croise que des "sportifs". Alors, de même qu'à l'apparition du gramophone, il a fallu enregistrer des disques pour ne pas laisser les utilisateurs équipés mais sans musique, y a-t-il un marché pour la musique de jogging ? Ou au moins, des musiques plus appropriées que d'autres pour la course ?

"Les goûts et les couleurs, mon bon Cathead", m'avait répondu Doc Nick, un des ses détours habituels pour réfléchir à une réponse élégante. "Forcément, à chacun sa durée de course, son rythme. Un peu comme pour cette fameuse liste mythique, les meilleurs chansons sur lesquelles faire l'amour, dont nous finirons bien par parler. Peut-être au printemps. Mais, pour la course, on peut certainement mettre de côté les morceaux trop rythmés, qui causeraient la tentation d'accélérer le rythme, ou éviter les chansons aux textes trop compliqués, qui accrocheraient l'attention en permanence. C'est une musique d'accompagnement, non ? Un peu comme la musique d'ambiance, telle que l'avait théorisée Brian Eno : sans parole, dans laquelle on puisse entrer sans hésitation, au milieu d'un morceau, et abandonner en cours de la même manière. Qui n'agresse pas mais marche poliment à vos côtés. Court avec vous. Je vais me plonger un peu dans la tentative de LCD Soundsystem, et nous en reparlerons prochainement".

En effet, LCD Soundsystem a publié un mix entièrement dédié à la course. Commandé par Nike lui-même, au départ uniquement disponible par téléchargement, et intitulé 45:33, la durée de la course. Parfaitement phasé sur le rythme de course de James Murphy, avait-il assuré au moment de sa sortie. Les critiques rocks comme Pitchfork ou le NME se sont bien amusés avec ce morceaux, mais le mieux n'est-il pas de se mettre soi-même dans les conditions ?

Donc, sur les conseils de Doc Nick, j'ai repris la course il y a un mois environ. Par petites tranches de dix minutes d'abord, deux ou trois fois par semaines, puis en allongeant un peu la durée, et le mix de LCD Soundsystem n'est certainement pas étranger à la régularité de mon investissement. Quand on est fan, il faut l'assumer jusqu'au bout, et je ressens toujours une certaine excitation à sortir courir dans la brume de Duisburg, la douce impression d'enfiler un costume de New Yorkais : tennis, jogging aux couleurs un peu vives, et ce fameux baladeur mp3, et ce mythique mix, dont j'ai déniché la version CD au bout d'un grand magasin de disques de Cologne. En version Import, en plus.

Le soleil de cette semaine nous a poussé à fixer une sortie commune pour ce week-end. Il fait moins doux qu'en début de semaine, mais la lumière est éclatante quand nous tournons derrière les bâtiments L de l'université de Duisburg-Essen, dans la rue passant derrière les beaux pavillons de la Lotharstrasse. Nous n'avons pas dépassé les deux minutes trente, toujours la partie échauffement du mix, sa montée progressive. Nous entendons le passage à la 2ème piste juste avant d'emprunter le pont qui enjambe l'autoroute, le rythme monte tout doucement, piano, claquement de mains, et c'est heureux, la montée s'étend raide et longue avant de rejoindre le bruit incessant des voitures. Mais c'est à ce prix que nous pouvons atteindre le bois.

Je sens l'envie d'accélérer du Doc, mais il m'attend encore, et d'ailleurs, il ne connaît pas bien la région. Etrange, cette discussion silencieuse tous les deux, presque silencieuse. Le Doc ne peut s'empêcher de reprendre les rares paroles de cette piste deux, cette piste de lancement : une alternance amusante de "Shame on you" et de "You're number one for me", qu'il crie en plongeant dans les bois. Les promeneurs du dimanche nous regarde, et surprise, il y a aussi des marcheurs, avec tennis, équipement, paire de bâtons, lecteur mp3...

Les faux-plats du bois m'incite à la prudence, délicat passage à l'approche des 8 minutes de course, mais c'est le moment où s'avance le 3ème mouvement du mix, la version instrumentale de mon "Someone great" adoré. James Murphy a-t-il emprunté le même parcours que moi avant de mettre au point son mix ? Ces battements, ces sons électroniques frottant doucement une baudruche imaginaire, ces claquements de xylophone, toujours aussi envoûtants, et d'autant plus quand on connaît la version chantée. D'ailleurs, dans son élan chanteur, le Doc n'y résiste pas, il entonne doucement, "The little things that made me harassed, Are gone, in a moment. I miss the way we used to argue, Locked, in your basement." A peine entrecoupé de ces respirations, bien moins prolongées que les miennes. Je ne pourrais jamais chanter ainsi, il me manque un peu d'entraînement.

Mais quand le xylophone reprend le refrain, clair, naïf et beau, je n'y tiens, et me lance en choeur avec le Doc "And it keeps coming" encore et encore, une douzaine de fois, avec montée dans les aigus qui me tue définitivement. Je m'arrête, et le Doc continue. Il retrouvera bien le chemin, il suffit de se guider au son de l'autoroute, il trouvera.

Et d'ailleurs, c'est à peu près l'instant auquel je m'arrête d'habitude. Effet combiné de la durée déjà parcourue, vingt minutes, ma limite en cette phase de reprise, et puis surtout, de l'accélération du mix de LCD Soundsystem. Tout d'abord avec des tam-tam et une voix vocodée évoquant l'espace, une montée dont l'euphorie me pousserait certainement jusqu'au point de côté. Sans parler de la 5ème plage...

"J'adore la 5ème partie, plus rapide, avec sa trompette bizarre, sa basse bien précise, ses voix qui sortent de nulle part", me lance Dock Nick en arrivant à la Guesthouse, une vingtaine de minutes après moi. Il sourit sous la sueur. "Le NME a évoqué "Papa's got a brand new pigbag" pour ce morceau. Cela m'a plu, je zappe la plage 6 et ces douze minutes de descente un peu molle, et je lance Pigbag : tatatata tatatadonnonnon. Tu as une bière, Cathead ?" Si James Murphy permet à tous les rockeurs d'atteindre une telle santé physique, les reformations de vieux groupes ne vont pas manquer dans les prochaines années.

2008/02/08

The Past is a Grotesque Animal, mais, pour Doc Nick, Of Montreal est grand

Salut Cathead.

Bonsoir Doc. Ce soir, comme d'habitude, je viens vers toi pour ta large culture musicale, ton sens du rock et de la pop. Pour un sujet certainement trop vaste, mais sur lequel j'aurais besoin de quelques éclaircissements. Les chansons de rupture. Sans aucune arrière-pensée politique...

Je vois, les chansons déchirantes écrites après une rupture amoureuse. Une recette éprouvée de la pop, non ? Un auteur-compositeur se sépare douloureusement de sa compagne, son coeur saigne, et forcément, artiste aux sentiments à fleur de peau, il exprime sa peine par son moyen de communication favori, la chanson. L'histoire du rock regorge de ces âmes en peine, enfermée dans une cabane dans la forêt, ou traînant pendant des semaines dans les draps défaits d'une chambre solitaire. Pour en sortir finalement armées de quelques mélodies où suintent les larmes, plus ou moins subtilement. On retrouve là toute la mythologie du rock, où la chanson se doit d'être sincère, de refléter l'esprit torturé de l'idole. Tout un côté voyeur du rock, sentir la star vacillante, comme Cobain avec la drogue : oh, ses paroles sonnent tellement justes. Mais finalement, une tendance très générale de la société contemporaine, sur laquelle se nourrit le succès des blogs, toutes les exhibitions intimes. Et là, la différence entre le blogueur du coin et l'artiste se joue au niveau de l'exécution. De la qualité. De l'art, tout simplement : l'artiste Sophie Cale a ainsi publié le journal intime d'une de ses ruptures, notant jour après jour ses impressions, et sa démarche artistique tient plutôt la route, là.

Oui, chapeau pour avoir caser Sophie Cale. Et ensuite ?

En fait, j'attends d'en savoir plus. Tes attentes, tes orientations. J'ai débité cette tirade plus ou moins en pilote automatique. Je t'imagine mal évoquer des chansons de rupture sans rien avoir à l'esprit...

Comment dire ? Tu vois, j'ai cette chanson qui m'obsède depuis un mois environ. Ce titre fou d'Of Montreal, The past is a grotesque animal. Je n'avais jamais été obnubilé par une chanson de 12 minutes, alors je demandais si ça pouvait être lié à son caractère de "chanson de rupture".

Ah, Of Montreal. The past is a grotesque animal... Un sacré titre, fascinant en effet, une drôle d'expérience.

Je me suis laissé prendre par sa rythmique basique, sa longue bande musicale déroulée sur douze minutes, à première vue lassantes. Mais je me suis trouvé agrippé par les paroles presque incantatoires. Ce mélange imprévisible.

C'est en effet un bien surprenant pot-pourri. Un début comme une chanson new wave un peu classe, bien carrée, qui s'est retenu de certains penchants commerciaux des 80s, un titre qui aurait su capter l'esprit des petits groupes new wave. Leur danse statique. Mais étirer si longtemps cette rythmique, ces sons de synthétiseur répétitif, cela ferait plus penser à du prog rock, à du krautrock, éventuellement au glam prog de Roxy Music sur Mother of Pearl. Ce qui est cohérent avec le déchaînement instrumental des trois dernières minutes. Mais il ne faut pas oublier les feedback de guitare noise sur les premières secondes, et surtout, ses paroles sans fin.

Et quelles paroles. Je suis tombé amoureux de cette écriture, ces lignes et ces lignes qui ne semblent pas vouloir s'arrêter. Les paroles douloureuses qui se bousculent très lentement sur les lèvres, comme s'il fallait quelques secondes entre chaque vers pour bien formaliser les sentiments. Pour parfaitement trouver la formule adéquate, le vocabulaire recherché. On se trouve toujours au bord du cliché, de la poésie d'adolescent mélancolique, et pourtant, cela ne me paraît pas sombrer dans la facilité : "Sometimes I wonder if you're mythologizing me like I do you", c'est assez fort de placer un tel vers dans une chanson rock !

De l'excès, pousser l'excès dans ses plus profonds retranchements : ton couple bat de l'aile, vous vous engueulez, et tu ne te sens pas en forme. OK, ce serait un beau tour de force de faire tenir cela en deux ou trois couplets et trois minutes de balade, mais trois minutes, même belles, c'est presque frustrant alors, si tu en sens le besoin, pourquoi te retenir ? Noircis ton carnet de vers, d'allusions à Georges Bataille, de fille hystérique hurlant "Violence !", de cruauté prévisible, de jets de légumes à la figure, d'une pointe de regrets. Pas de demi-mesure ! Autant se lâcher, comme si c'était la première chanson de rupture jamais écrite, comme pour réinventer le genre. De toute façon, chaque rupture est douloureuse comme la première, si l'affection est profonde. Et cette sensation de réinvention s'entend tout au long de ce Past is a Grotesque Animal : oui, je l'ai rencontré, voici l'homme qui a découvert le chagrin d'une fin de couple. Innocence et sincérité, associée à une exploration formelle, ce n'est pas très éloigné de Someone Great, la chanson de LCD Soundsystem qui te passionnait à l'automne dernier...

C'est vrai. On retrouve une alliance similaire d'éléments hétérogènes. Une musique originale et surprenante, qui lutte avec de longues paroles sincères.

Tout à fait. Ce ne sont pas de bêtes chansons de ruptures à une dimension : pas du tout une mélodie triste sur laquelle on murmure des paroles tristes tout en ayant l'air triste, oh tellement, tellement triste. Ici, dans les deux cas, la musique et les paroles s'enrichissent réciproquement sans parcourir les mêmes sentiers. Chez Of Montreal, une mélodie sans fin et toute la violence des disputes affichée comme en direct, et chez LCD Soundsystem, un délicat assemblage électronique porte la mélancolie douce d'une relation déjà derrière soi. Et, même si on sort alors un peu du cadre de la musique elle-même, le physique des chanteurs enrichit également le trouble, le décalage de ces riches chansons. Ce gros nounours de James Murphy, les larmes aux yeux dans la vidéo d'All my Friends : il vante le jujitsu brésilien dans ses interviews, et le voici qui évoque sa peine, avoir perdu quelqu'un d'important, Someone Great ! Le chanteur d'Of Montreal est plus surprenant encore, dans les images de concert. Le voici totalement maquillé, une vraie star glam, avec paillettes sur les yeux, chemise vert pomme et joues rouges, et c'est ce pierrot en jean slim blanc qui nous hurle sa douleur pendant douze minutes... Certains crieront au manque de cohérence, je suis plutôt tenté de trouver cela impressionnant, de montrer la coexistence de plusieurs facettes !

Mais non, nous ne sommes pas un... Merci Doc pour tous ces détails.

Qui ne nous empêcherons pas d'évoquer une autre fois d'autres exemples de chansons de rupture. Pas le genre de chansons à passer de mode.

2007/11/26

La French Touch a donné de belles vidéos

Une des mes hantises musicales, c'est de passer à côté de mon époque. Un jour, j'ai imaginé la chance qu'il y avait à vivre à l'époque des Beatles, et j'ai réalisé que je ne pouvais pas citer un seul titre récent. C'était vers 1998, et je me suis mis à écouter la radio après ce constat. Mais bon, pas forcément tout de suite les radios les plus intéressantes, hélas, et je suis plutôt passé à côté de la French Touch de l'époque. Il m'a donc fallu faire quelques séances de rattrapage auprès de Doc Nick. Salut Doc, vous allez donc nous parler de la French Touch aujourd'hui.

Hé oui, mais rapidement. Je dois boucler quelques articles importants, dont un compte-rendu du concert de Air au Zénith. Une soirée riche, avec les grèves pour toile de fond, ça devrait donner un joli papier. Alors je vais me contenter de quelques liens vidéos sympas.

Je me souviens très bien d'une vidéo d'Etienne de Crécy. Je l'avais vue au Parc des Princes à la mi-temps d'un match, elle venait de recevoir la Victoire de la Musique.

Une superbe vidéo, qui n'a pas vieilli. Un classique, au même niveau que les premières des Daft Punk. La magnifique "Around the world" de Michel Gondry, et "Da funk", plus subtile, mais splendide. On a là deux axes des vidéos French Touch : la vidéo ultra stylisée, moderne comme la musique électronique, et de l'autre côté, le petit court-métrage scénarisé, naturaliste avec un peu de fantaisie. Dans cette dernière catégorie, on peut placer "All I need" d'Air, tiré de Moon Safari, un de ces albums de la liste des "meilleurs disques sur lesquels faire l'amour".

J'aimerais bien trouver cette liste, par curiosité.

On verra pour une prochaine fois, ne nous dispersons pas. Pour rester dans les vidéos douces, on peut bien entendu se pencher sur Kid Loco, une French Touch plus trip-hop, moins dance floor. L'envoûtant "She's my lover" est presque égalité avec "Love me sweet", qui reste l'un de mes singles préférés de tous les temps. Un peu dans le même genre, on trouve St Germain avec son dessin animé pour "So Flute", et Dimitri from Paris, avec ses petits samples de voix cinéma, ses mélodies sixties, ses clips au diapason : "Sacré français", c'est un beau slogan pour cette époque où les DJs français se retrouvaient single of the week du NME !

Toutes ces vidéos sont exquises, mais ne ressemblent pas aux bombes dancefloor de ma French Touch idéalisée...

Il faut de tout pour faire un genre. De petites perles fines, et de grosses locomotives. Impossible de ne pas citer "Flat Beat" et la fumette de saucisse montée par Mr Oizo, vendant près d'un million de singles, il me semble. Avec l'aide d'une marque de jeans, c'est vrai, mais on voit ici une facette plus délirante de la French Touch, certainement pas innocente dans le succès associé. Comment ne pas tomber amoureux du super-héros Cassius enlevé par les majors du disque dans "Feeling for you" ? Un super-héros né d'un soda tombé sur une chaîne hi-fi et qui se change dans des toilettes de chantier, c'est exquis. Et quels mélodies simples et entêtantes, comme pour "Le Mobilier" de "Rinôçérôse" ? Allez, gardons quelques vidéos de côté pour une autre fois, c'est tellement bon !

2007/11/20

Apprenons un argot culturel : aujourd'hui "side-project"

Hier midi, une publicité s'écoule depuis l'autoradio, évoquant le meilleur FPS. "FPS ?" s'écrit le conducteur à mes côtés. Il s'agissait d'un jeu vidéo, un First Person Shooting, où la vision du joueur correspond au point de vue du personnage qu'il contrôle, dont on ne devine généralement que la main tenant une arme. Car il s'agit alors de viser les ennemis dans ces jeux de tirs à la première personne, recherchant l'immersion. Par delà le plaisir de décoder un sigle, cette anecdote m'a rappelé mon plaisir pour certains jargons vaguement techniques et dérisoires, ces mots partagés par une communauté souvent restreinte, ces argots qui apparaissent au fil des presses critiques spécialisées.

J'ai donc décidé de lancer une série de textes sur ce thème, afin d'évoquer quelques-uns de ces mots d'argot culturel. Mais je me voyais difficilement assurer seul une telle tâche, pour laquelle je ne pense pas avoir la plus grande légitimité. Je serai donc assisté des conseils érudits d'un spécialiste en la matière, vétéran de la presse culturelle, consommateur de musique, films, littérature, et plus encore des textes qui en font les critiques. Il s'agit de Doc Nick, souvent cassant, mais toujours enthousiaste. Avec le Doc, nous allons tenter d'établir de petits dialogues, sur le mode du presque candide interrogeant l'expert.

Expert, nous verrons bien. Disons que, généralement, je devrais retrouver assez d'exemples pour épuiser ta salive, cher Cathead.

Nous verrons bien. Aujourd'hui, je vous ai proposé, Doc Nick, d'évoquer le terme "side-project". La parution d'une nouvelle compilation de Gorillaz a fait resortir le terme dans la presse musicale, car, tout le monde le sait, ce groupe de personnage animés sert de couverture à Damon Albarn, le leader de Blur. Dans la musique, un side-project serait donc un projet mené en parallèle au groupe principal, et même wikipedia l'annonce...

Tout à fait, wikipedia est dans le vrai. Le side-project ne doit pas être confondu avec le projet solo, qui correspond souvent à une aventure suivant la séparation d'un groupe, comme pour les Beatles. Le side-project se déroule en parallèle, un pas de côté, et hop, tentons autre chose. Damon Albarn a lancé le groupe Gorillaz et ses personnages de manga pour quitter son image de champion Brit Pop, de bon songwritter à la musique assez classique. Blur, c'était des vignettes pop avec des guitares par-dessus, mais niveau exploration... Alors, il se cache derrière les dessins animés pour tripoter du hip-hop, pour bidouiller un peu d'électro avec de petits synthés. D'ailleurs, Damon Albarn a pas mal fait exploser la notion de side-project avec son récent disque "The Good, the Bad, and The Queen". Autres sonorités, autre groupe, c'est comme s'il créait un groupe et l'image associée en fonction de l'album auquel il aspire.

Comme un artiste fonctionnant par projet. Comme du théâtre sans troupe fixe, où les effectifs s'ajustent en fonction de la pièce jouée. Une démarche artistique séparée de la nécessité de former un groupe, une bande unie.

L'exemple de Damon Albarn est peut-être assez rare, mais c'est ainsi, en effet. Il est même difficile, en fait, pour lui de parler de side-project, dans la mesure où le terme implique une référence, un groupe central. Le groupe le plus connu, le side-project n'étant que ponctuel, temporaire. Mais Damon Albarn saute depuis quelques années d'un projet temporaire à un autre ! C'est un peu ce qui arrive à Spencer Krug, leader du groupe Wolf Parade, dont le projet solo Sunset Rubdown a pris de l'ampleur, a connu succès critique. Quel projet est le side de l'autre ? Le side-project, c'est un truc de journalistes rock fonctionnant sur la notion de groupe, des groupes à longues durées de vie, au milieu de laquelle, parfois, un membre éprouve le besoin de monter un petit quelque chose en parallèle. C'est presque péjoratif, gage de moins bien a priori, ce terme, comme une pochade passagère. Quand on voit les nombreux disques solos des membres de Sonic Youth, un tel montant une maison de disque, une autre sortant disques seules, et tous se retrouvant régulièrement pour de nouveaux albums. Un va et vient du collectif à l'individuel ou encore à d'autres associations, mais au sein d'une démarche cohérente.

Cette question de référence est en effet amusante. Une appartenance à un groupe comme un travail à un plein temps, et un side-project comme un hobby. Cela correspond vraiment à une logique de show business, non, de contrats, presque ?

Il y a un peu de ça, en effet. L'idée ne se pose pas aussi clairement dans le cinéma ou dans la littérature, certainement car l'idée de continuité est certainement moins évidente dans ces cas, moins associées à l'esprit du public. Bien entendu, si Agatha Christie avait écrit un essai d'ethnologie entre deux aventures d'Hercule Poirot, si J.K. Rowling avait fait paraître un livre de poésie entre deux aventures d'Harry Potter, il aurait été tentant de parler de side-project, de respiration par rapport à son projet artistique principale. Dans l'esprit du public, certains auteurs se trouvent classés dans des catégories, gestionnaires d'un style, d'un patrimoine simple, et tout écart avec leur gestion habituelle et prévisible s'apparenterait à un side-project.

Le side-project serait alors plutôt défini par la rupture dans l'oeuvre, une rupture véhiculée par un projet de moindre envergure.

D'une certaine manière, c'est une façon de voir les choses. Avec, là aussi, des limites assez subjectives, dans les conditions d'utilisation du terme. Prenons le cinéma de Gus Van Sant. Il réalise trois films indépendants au début des années 90, puis quatre grosses productions hollywoodiennes, selon un processus classique d'intégration des gros studios après reconnaissance critique. Mais depuis 2002, il a réalisé quatre films personnels aux moyens minuscules. Maintenant, on cite son nom pour de nouvelles productions hollywoodiennes pour 2008 et plus tard. Ses quatre films personnels étaient-ils une parenthèse dans sa "carrière officielle" ? Cela n'a aucun sens, c'est une évolution, différentes facettes, des aspirations variant au fil du temps. Parle-t-on de side-project quand un auteur comme Pierre Assouline tient un blog régulier ? La presse musicale est décidément bien amusante !