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2008/08/23

Devenir américain en deux films virtuoses, pour goûter à la richesse de l'entertainment

"Devenir américain", s'exclamaient Bazin, Truffaut, Godard et compagnie dans les Cahiers du Cinéma, au début des années 50. Fascinés par la puissance et le savoir faire du cinéma américain, délivrant westerns profonds, films noirs et comédies sophistiquées au public de l'après-guerre, et une grand part de le discours critique visait à l'analyse de cet age d'or d'Hollywood, pour définir une cinéphilie moderne.

Et force est de constater l'énergie dégagée par ces comédies hollywoodiennes des années 40 et 50, dont la science du rythme m'impressionne à chaque fois. Ce pan d'histoire du cinéma reste pour moi un vaste continent inexploré, dans lequel je ne me suis promené qu'un nombre limité de fois, mais chaque incursion m'a donné envie d'y retourner plus profond. Ainsi, "Tous en scène" (The Band Wagon, de Vincente Minelli, 1953) m'a profondément impressionné par sa profonde maîtrise de la comédie musicale, et du divertissement au sens large.

Le scénario reste pourtant très classique. Fred Astaire joue une vieille gloire de la comédie musicale, passée de mode, et un couple d'amis entreprend de monter un nouveau spectacle pour lui à New York. Sans surprise, on assiste donc au montage du projet, aux répétitions, aux tentatives intellectuelles peu concluantes, pour aboutir au succès final d'un spectacle tirant profit du savoir-faire à l'ancienne du héros. Morale assez conservatrice, si l'on y songe un peu, mais surtout une grande déclaration d'amour à la comédie musicale classique, joyau culturel américain.

Mais si la trame apparente résonne sans surprise, le rythme d'ensemble envoute rapidement, lançant une scène de comédie aux dialogues ciselés, laissant surgir les scènes dansées, le chant, les gags, un peu d'émotion, et surtout, un sourire permanent qui déteint peu à peu sur les visages ravis du public. Une robe longue et souple flotte dans un parc de nuit, la danse s'invite doucement comme évidente et naturelle, et qui ne peut adhérer à cette légèreté ?

Par delà cette maîtrise impressionnante, le spectateur contemporain est souvent saisi par l'audace de l'humour, presque absurde et n'hésitant à naviguer aux frontières de la satire, de la caricature la plus acerbe. Le metteur en scène se perd dans ses fantasmes de mythe et d'adaptation de Faust, au grand désespoir des interprètes, et le filon est étiré au maximum, depuis des descriptions sans fin de l'enfer jusqu'à des ballets d'explosions au volume impressionnant : l'idée est poussé dans sa folie la plus profonde, cortège final d'éclats de rire impossibles à réprimer. Certaines comédies actuelles paraissent bien fades et remplies de retenues en comparaison, rares sont celles qui oseraient présenter des triplets avouant leur envies fratricides, non ?

Cette audace de ton se fond en une audace fascinante lors d'un fantastique numéro final de comédie musicale joué sur la scène de New York. Le système "comédie musicale montée dans le film" s'efface soudain, et l'on suit le spectacle au premier degré, magnifique numéro de comédie musicale jazz détournant le film noir. Les pas de danse quittent les rivages des claquettes classiques pour toucher à des postures robotiques et heurtées, perdues dans des décors symboliques, et la profondeur du film s'incarne alors quand on songe à son cheminement. Partant d'une scène de claquettes virtuoses mais classiques avec cirage de chaussures, le film a tissé une tension entre savoir-faire de music hall et intellectualisme mythologique creux, pour finalement livrer son message. La vraie recherche artistique de Broadway part des acquis du divertissement, et détourne ces codes par la recherche formelle, en capitalisant sur ce génie-là, la science du divertissement, sans se perdre dans des approches philosophiques superficielles et mal maîtrisées. Mieux vaut un divertissement haut de gamme, approfondi, à la richesse cachée, que de la mauvaise culture remplie de clichés : that's enternainment, mais quel enternainment !

Et c'est une impression similaire qui m'a saisit à la vue du dernier Batman, The Dark Knight. Y a-t-il figure plus typique du divertissement à l'américaine que celle du super héros ? Contour assez flou pour le public européen, généralement condensé en quelques attributs, costumes colorés et moulant, super-pouvoirs et scènes nécessaires de sauvetage du monde. Certes oui, nul folklore ne prend vie sans quelques clichés, mais sa véritable vitalité se mesure à sa capacité à coller à l'actualité et la plasticité des histoires, capable d'évoluer doucement au grès du génie artistique des auteurs. Aspect assez peu perçu en Europe, il me semble, mais un même personnage ne reste pas figé dans le marbre, la tonalité de ses aventures s'adapte au fil du temps. Le phénomène date de la naissance même des super héros, puisque Superman combattait les nazis pendant les années 40, mais The Dark Knight pousse cette logique de manière fascinante.

Non, Batman ne parcourt pas l'Irak et l'Afghanistan, son actualité tient plus à l'ambiance générale du film, et au surgissement pointilliste de détails marquants, une scène de torture télévisée filmée comme sur youtube, un sniper à une fenêtre proche de JFK, les ruines d'un bâtiment filmé en hélicoptère comme deux tours célèbres. Peu à peu, on saisit la capacité de l'œuvre à l'écran pour capter un état d'esprit, une crainte imperceptible, un sentiment de chaos du monde moderne. Il est fascinant de découvrir cette tonalité au sein d'un tel film, énorme blockbuster au budget mastodonte, au discours noire et presque nihiliste. Le divertissement poussé dans ses derniers retranchements pour aboutir à une œuvre véritable et pertinente.

Certes, les morceaux de bravoure ne manquent pas, poursuites en voiture, explosions, fusillades et combats à mains nues, livré à un rythme échevelé, car le public doit en avoir pour son argent. Mais ce rythme même peut être comparé à celui d'une chaine d'information en continu où défilent sans transition les pires images, agrégat désordonné et vertigineux : tout peut arriver, le pire est imprévisible mais permanent, le chaos s'écoule certain. Une collègue s'avouait déçue par le scénario, sans trop de fil directeur, et il est vrai que l'on a souvent l'impression d'assister à une accumulation. Mais cette accumulation folle fait sens, car existe-t-il encore de linéarité de l'histoire quand une bombe peut exploser à chaque instant ?

Mais, indépendamment de cette tonalité du récit, le film affiche toute la puissance potentielle du mythe du super héros, sa force métaphorique. Ainsi, le personnage du Joker se fait l'incarnation de ce chaos anonyme, visage grandiose et effrayant du terroriste. Le Joker à l'écran, et il devient impossible de deviner ce qu'il va arriver, si ce n'est le pire, et le vertige prend souvent face à cette folie pure, maîtrise parfaite de la destruction des repères, l'ébranlement d'une société. Le Joker original s'est éloigné, ce n'est plus un clown profond, un paria complet dont la vie a été brisée par une catastrophe originelle improbable comme une chute dans l'acide. C'est un être simplement balafré par un père alcoolique, couvert d'un maquillage inégale et d'autant plus inquiétant par ses imperfections ; petite folie engendrée par la violence familiale, et qui s'est juste emballée, poussée à l'extrême. La super méchanceté s'affiche tout simplement très humaine, rien que le mal.

Face à ce mal et ses pulsions chaotiques folles, le super héros se fait condensat de justice, personnalisation du pouvoir, défense de l'ordre. Mais, contrairement au lisse Superman, Batman se voit lui-même proie aux pulsions, le deuil familiale, la tentation de la violence la plus brute, et cette logique instable est elle aussi poussée à l'extrême dans The Dark Knight. Les coups de Batman portent et font souffrir de manière évidente, déclenchant elle aussi un chaos progressif, un nouvel axe de désordre dans la société. Pour le Joker, le monde n'existe pour y diffuser le chaos, mais l'intervention de Batman atténue la vague sans l'éteindre, elle génère même ses instabilités propres. Sa justice personnelle est certes plus efficace que celle contrôlée de la police, car moins contrainte, plus violente et brutale, mais sa violence et son indépendance la rende finalement inquiétante et ambiguë.

Constant pessimiste et terrible, associée à cette interrogation sans réponse : comment lutter au mieux contre la violence quand celle-ci ne vise que le chaos ?

Bien sûr, je suis conscient de ma propension personnelle à la grandiloquences, à l'excès dans l'interprétation et au lyrisme gratuit dans l'écriture. Mais il est fascinant de découvrir de telles pistes de réflexions dans des divertissements destinés au grand public, une recherche formelle capable de faire sens tout en restant efficace. C'est pourquoi, quelles que puissent être mes réserves sur certains blockbusters récents et faciles, je guette toujours le cinéma américain, près à m'enivrer de ces joyaux les plus brillants.

2008/07/01

Toute une adolescence japonaise dans la gare centrale de Düsseldorf

Devant la gare centrale de Düsseldorf, un très vaste attroupement d'adolescents, entre 15 et 18 ans, disons. Des jeunes lycéens. Phénomène habituel le samedi aux abords d'une gare centrale allemande : chaque semaine, au pied des énormes lettres KÖENIG PILLSNER de la Duisburg Hbf se groupe de petits paquets couverts de cuir noir, de T-shirt ensanglantés, portant les cheveux colorés et les chaussures ferrées au semelles souvent épaisses. Toute une jeunesse dont les tenues hurlent : je suis différente !

Y a-t-il plus mignon que ces petits couples, un bras blanc en bas résilles en toile d'araignées serrant fort l'épaule d'un sweat rayé, le maquillage profond collé aux mèches ébouriffés ? Dans les années 2000, le rebelle sans cause allemand soigne l'étoffe entourant son spleen, et tous ses accessoires, un régal pour l'amateur d'observation et de détails.

Mais l'attroupement de ce samedi à Düsseldorf étire la scène et la foule, les jeunes sortent sans arrêt sur la place menant aux tramways, et tous affichent de somptueux déguisements japonais. Un manga mis en mouvement au coeur de Düsseldorf, des costumes jamais aperçus en si grand nombre en Europe. Une atmosphère similaire à celle du Cherry Blossom Festival dégusté l'an passé à Brooklyn, mais ici, sans aucune communauté asiatique pour transmettre le flambeau.

Ici, c'est le japon pop et cool qui prend vie en grandeur nature, tous les clichés fantasmés par les Européens aux travers des séries animées, des mangas, les jeux vidéos et les quelques miettes de J-pop aperçues au milieu d'un film tourné à Tokyo. Les jeunes allemands se rêvent lost in translation, certainement pour un rassemblement festif quelconque que je n'ai pas cherché à élucider, trop ravi du mystère incongru des perruques sous les panneaux Deutsch Bahn.

Les perruques bleues ou roses se portent avec désinvolture sur des débardeurs aux tissus fluo, sur de longs kimonos sombres aux motifs rouges et asiatiques, les paupières toujours recouvertes de couches aux reflets profonds. Les chapeaux pointus côtoient de longs sabres en cartons portés dans le dos ou brandis lors de séances photos face à la maison de la presse internationale.

Tout un nouveau carnaval drainent ses jeunes adeptes enroulés dans de larges drapeaux blancs à points rouges. Dans quelques années peut-être, les fêtards allemands découvriront au lever du soleil un carnaval de Cologne baignés de toute une coolitude japonaise.


14.06.2008 - Düsseldorf Hbf

2008/02/23

A Köln, Justice m'a fait goûter à la pop et au Gross National Cool

La foule danse, les mains en l'air dans les lumières bleues et les éclats stroboscopiques, et les danseurs sourient en ondulant à l'étage, cette fille en collant brillant et T-shirt fluo comme posée sur la poutrelle métallique qui soutient la plate-forme.

Installée dans un ancien hangar en brique, avec large treuil par-dessus la piste de danse, voici la Diskothek E-Werk de Köln, et je me surprends avec des visions de l'Hacienda de Manchester, aperçue dans le film "24 hours Party People". Un cadre similairement industriel pour une même atmosphère de danse naïve et réjouie, et pourtant, ce vendredi, les DJs ne sont certainement pas aussi doués que les pionniers électroniques des années 80.

Le DJ de première partie a tranquillement enchaîné les tubes récents, tout sourire et bouche grande ouverte, avec une technique sûre mais sans aucun génie : à chaque fin de morceau, ce fameux ralentissement, cette baisse de rythme pour faire hurler la foule, et relancer ensuite le nouveau titre. Pas vraiment ce qu'on peut appeler un génie du mix, ni dans sa technique ni dans le choix des titres. LCD Soundsystem, LFO, M.I.A., Daft Punk, Bloc Party, cela m'a fait songé à l'expression du NME pour décrire la musique des Chemical Brothers. "Student techno" : une techno moins vulgaire que la dance commerciale des FM grand public, mais moins pointue que les avant-gardes du genre, les minimalistes, les chapelles précises. De la musique électronique efficace avec un peu de classe, pour faire danser les étudiants dans leurs soirées hebdomadaires.

Et Justice assume totalement ce classement dans la "techno pour fans de rock", offrant un plaisir hédoniste entre deux concerts à guitares, mais sans perdre la foule dans des sonorités trop dépaysantes. Les premières minutes du concert ont d'ailleurs été un peu inquiétantes : dix minutes d'attentes après le DJ de la première partie, pas malin pour maintenir l'ambiance qui s'était créée, puis les deux premiers morceaux joués presque à l'identique des versions album... Saturation du son, trompettes de péplum, basse lourde, l'efficacité est là, mais on reste loin de la classe du "Alive 2007" des Daft Punk, dans lequel ils mélangeaient allègrement leurs tubes dans tous les sens.

Cependant, peu à peu, le duo à la croix lâche la bride, et réutilise quelques recettes des deux robots, jetant un bout de "We are your friends" par-ci, une ligne de basse par-là, bousculant un peu les titres enregistrés. Ou, pour être précis, saturant un peu plus le son : pour Justice, la musique se délivre en concert dans l'excès, comme ces vieux groupes de hard rock poussant le volume plus fort dans les stades, pour le plaisir de voir se lever les poings et les gobelets de bière. Mais la foule est-elle ici pour autre chose ?

Et voici la vraie force des Justice, leur sens de la pop et de l'attitude associée. Leur originalité musicale n'est pas fantastique, mais se trouve intégrée dans l'histoire des musiques populaires et euphoriques, immédiates. On entend des guitares hard rock, un passage fait penser à des rythmes big beat des années 90, un peu de house maladroite glisse parfois, un passage hypnotique avec stroboscope évoque des songes une rave party. Une fois enrobé dans une magnifique présentation, l'efficacité musicale devient assez fascinante.

Il faut bien l'avouer, cet emballage pop se déploie dans un assemblage réussi, un joli sens du détail dans le décor, presque un geste artistique de pop-art. Leur hypothèse, et c'est peu contestable : le visuel est une clé essentielle pour la réussite pop en musique, et les bonnes idées ne manquent pas ici. La croix lumineuse, brillant en rythme d'une blancheur immaculée. Les platines et les tables de mixage posées verticalement, boutons vers la foule. Les quatre gyrophares. Et surtout, les deux murs d'ampli Marshall, neuf de chaque côté, magnifique trouvaille, jamais le rock basique n'avait été autant exhibé dans un concert électronique. Justice, c'est du lourd, c'est du rock, et c'est tout son mauvais goût qu'on adore assumer avec humour, ce plaisir de brandir le poing avec les doigts en cornes de diable, juste pour jouer au rebelle et donner plus de charme à la sortie du week-end, avant le poulet frites du dimanche en famille.

Alors, non, je n'ai pas changé d'avis sur l'album de Justice et ses faiblesses, mais je plonge avec ravissement dans ce concert, ces bousculades de jeunes portant leur bière, ces gamins avec casquette Run DMC ou jogging fluo, cette femme de 45 ans avec un bustier léopard à côté d'un jeune portant un T-shirt Daft Punk sous sa veste rayée. Le plaisir pop, ce n'est pas que de la musique, c'est participer à une ambiance, s'habiller pour l'occasion avec une chemise blanche sur un T-shirt sombre, et sourire largement en sentant la sueur couler dans son dos.

Et ce vendredi, plus étrangement, j'ai resssenti un peu de fierté française quand la foule hurlait son plaisir. La jeunesse allemande reprend à pleins poumons "We are your friends", et ma fascination se teinte de cette réflexion : les membres de Justice sont français. "Bien sûr qu'ils sont français", m'a dit ma voisine, "leur musique sonne tellement française". La voilà, la culture française à l'étranger aujourd'hui, ces membres de notre Gross National Cool, le Produit National Cool inventé par le Japon pour quantifier les exportations de jeux vidéos et de dessins animés. Penser en terme de nationalité, voici une réaction certainement naïve dans la culture globalisée actuelle, mais j'étais ravi et fier de cette enthousiasme explosant aux premières notes de Daft Punk et de Justice, faisant bondir la foule.

Admirer des murs d'ampli, sauter sur d'abominables sons sur-saturés, se perdre dans des réactions critiques argumentées économiquement, tous ces plaisirs instantanés et fugaces construisent un joli concert. Plonger dans plus de deux heures d'amusement, et s'émerveiller de le voir partager par tant d'invidus. Sur l'estrade à mes côtés, tenant la main d'une amie, une adolescente blonde en chaise roulante a dansé sans faire une pause toute la soirée.