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2008/10/05

Contre la fatigue, écoutez de la musique (et lisez Doc Nick)

Début octobre, la température baisse, le travail vole bas et les vacances semblent loin, celles d'été comme les fêtes de fin d'année. Conditions idéales pour un petit coup de fatigue quand, soudain, on réalise que la nuit tombe bien tôt, maintenant, et que l'ombre dure le matin.


Alors, avec le retour d'une discrète lassitude, quoi de mieux qu'un peu de musique enjouée pour garder le sourire ?

J'ai donc rappelé ce cher Doc Nick, confiant dans ses ressources et son sens de l'à propos. Cher Doc, quelle musique conseilleriez-vous pour lutter contre la fatigue du début d'automne ?

Mon petit préféré, quand la tension baisse, c'est toujours Help!, des Beatles. Une intro survitaminée, des choeurs, une guitare qui court, voici le début des années soixantes et l'insouciante jeunesse, tout bondit ! La pop, la pop, rien de tel qu'une bonne pop électrisante pour reprendre pied et retrouver le tonus. Tarantino  semble d'ailleurs de cet avis, puisqu'il s'est emparé de T.Rex dans son film Deathproof, au sautillement tout aussi irrépressible.

Je dois avouer que mes petit préféré en la matière, c'est Supergrass et le premier album, I should coco.

Une petite merveille de power pop, toute la vitesse du punk sans trop de nihilisme, juste la rage souriante de ces jeunes de moins de vingt ans. Quel début d'album ! Difficile de respirer dans cet échaînement de titres, idéal pour se réveiller ou entamer une réunion importante avec le sourire. A quoi bon boire du café ? Une même urgence pop et réjouie se retrouve dans le premier album des Strokes. Le même genre de tubes courts et pétillants qui s'enfilent comme des perles, rythmiques tendues et guitares aigrelettes, de la pop exquise, sucrée et électrisante.

Electrique, même. Les Strokes, c'est tout de même plus rock que pop.

Tu dis cela parce que les guitares sont plus acérées ou juste parce qu'ils font de la pub pour Converse ? Au niveau des Strokes, le rock s'écoule dans sa version presque originale, c'est-à-dire pop et immédiate, dangereux par son énergie et sa rapidité plus que par ses murs de guitares sur-saturées. Réécoute les premiers tubes, des années 55-56, c'est hurlé et agressif, mais surtout très dansant. Des chansons pour donner la pêcher et sauter en tout sens, sans pour autant se jeter les uns contre les autres pour le plaisir de jouer à l'anarchie. Le rock, c'est de la pop. Alors, bien entendu, quand on parle de rock, on pense plutôt aux tatoués, aux cheveux longs ou aux épingles à nourrices des punks qu'aux Beatles. Alors, pour te faire plaisir, disons que Supegrass ou les Strokes, d'une certaine manière, c'est de la power pop.

Je n'en attendais pas moins de ton sens de la formule. Mais je n'ai rien contre le rock, surtout anti-fatigue : c'est plutôt vivifiant, de hurler sur la violence brute de Nirvana, non ?

Nirvana, en effet, ça réveille, ça entraîne et ça porte, ça secoue dans tous les sens. Ma chanson préférée en la matière serait peut-être All Apologies, petite merveille de l'équilibre de Nirvana, ou de son sens du déséquilibre et de l'instabilité. La voie écorchée et la rythmique ronde et brute du couplet, et toute l'éclosion du refrain, les hurlements. All Apologies, à mes yeux, c'est la chanson emblématique du paradoxe de Kurt Cobain, l'homme capable de mélanger parfaitement douleur et rage, la colère pour exprimer les profondes blessures. C'est avec cette chanson que j'ai cru saisir ses problèmes d'estomac, la profonde douleur physique qui se cachait derrière sa hargne. J'ai capté un soir de détresse et d'épuisement, et fasciné, j'ai écouté All Apologies huit ou neuf fois de suite, et le plaisir ne s'estompait pas. Nirvan, un très bon choix pour se redynamiser dans les coups de mou.

Je me voyais bien hurler avec Iggy Pop sur TV Eyes.

Oh oui, la profonde animalité de l'Iguane, son charisme et sa folie. Excellent choix, parfait exemple d'élan, de pulsion et de dynamisme brut. Et pas besoin d'être trop attentif pour percevoir sa puissance, ce qui est plutôt un bon point pour relever une tête endormie au réveil, je pense, non ? Quelques gros classiques de Heavy Metal pourraient également faire l'affaire, genre Led Zep ou un gros solo d'AC/DC, dans ce cas. Immédiat et magnétique, capable de soulever un stade immense sans effort, j'imagine donc que cela devrait pouvoir requinquer l'endormi le plus chronique. Voici des riffs, des anmplis et des hurlements, lève-toi et arrête de bailler !

Tu penses que n'importe quel énorme groupe pourrait faire cela ? Sauver de l'épuisement, facile quand on peut enivrer 80.000 personnes, à ton avis ?

A priori, oui, dis comme cela, je serais tenté d'acquieser. Mais, bon, en pensant groupe de stade, je songe tout de suite à U2, et cela me semble moins évident. U2, c'est le rock héroïque, le prototype de stade, le groupe pour faire reprendre les refrains poing tendus et coeur exhalté, mais je ne sais pas, à la réflexion, je ne le vois pas trop comme un groupe anti-fatigue. Certainement une affaire de goût personnel, à n'en pas douter, mais non, U2 me semble moins évident dans une telle fonction. Charismatique, assurément, chargé en tubes. Ce genre de groupe, un peu lyrique, ce serait plus à l'appréciation de chacun, je suppose, moins impérieux, moins irresistible. Je suppose.

Un peu comme Radiohead.

Tout à fait. Radiohead, c'est un charisme énorme, des chansons sublimes, mais une atmosphère tellement mélancolique, voire désespérée. C'est toujours fascinant d'entendre des foules entières reprendre des refrains aussi profondément pessimistes et paranoïaques. Cela ne me paraît pas évident que tout le monde souhaite gober cela comme de la vitamine C un matin cafardeux. A part ceux qui ne voudraient entendre que l'énergie des guitares. D'une certaine manière, Arcade Fire est un cas similaire. Lyrique et débordant d'énergie, une générosité fantastique dans leur musique et dans leurs prestations live. Mais, rappelons que leur premier album s'appelle Funeral, écrit dans une atmosphères de deuils successifs pour beaucoup dans le grouep. On a fait mieux comme post-combustion du petit déjeuner, mais chacun ses goûts.

Quoiqu'avec une chanson dénommée Wake Up...

Tu marques un point.

Mais, dans ce cas-là, le mieux serait toutes les chansons à textes, et ne garder que l'énergie brute. C'est-à-dire, d'un point d'une musique "non classique", les musiques électroniques.

Ca tombe sous le sens ! De la dance pure, et les pieds t'entraîneront tout seul ! Un vieux collègue amateur de big beat avait d'ailleurs une analyse similaire : si, après avoir passé deux tubes de big beat dans une soirée, l'ambiance de monte, c'est que tout le monde est mort. Une musique immédiate et irrésistible, un gros album des Chemical Brothers, et hop, la journée devient plus légère et tu danses sur ta chaise face à ton ordinateur. Idem avec un groupe comme The Rapture et leur rock danse ébourrifant, ou un riff souple et samplé comme ceux de Rinôçerôse, voilà qui mets du super dans la chicorée.

Ou mes favoris belges, les démoniaques 2manydjs.

Bien entendu, d'autant qu'avec la tambouille de ces belges fous, tout le monde y trouve son compte, c'est comme le pot au feu, et c'est mieux qu'une cure de Guronsan !

2008/04/17

Et une grande blonde m'a dit : "quelqu'un a mangé dans mon bol"

- Are you eating in your plate ? - Hum, no. Oh, my God, it is yours. I'm sorry, I'm so confused.

J'étais en train de terminer ma soupe dans la cuisine d'étage quand une grande blonde est entrée, en deux fois. Tout d'abord, pour prendre deux verres, deux assiettes, et retourner dans sa chambre, située en face de la mienne. Puis, la deuxième fois, pour enquêter sur mon utilisation pirate de sa vaisselle.

- Vous comprenez, chacun doit apporter ses propres affaires, ses assiettes, ses couverts. Seul le micro-onde et l'un des deux réfrigérateurs sont à la communauté. Chaque personne possède son placard, qu'il peut fermer à clé, pour conserver sa nourriture personnelle. - Je suis désolé, je viens d'arriver, et avec toutes ces inscriptions en allemand. Vous en avez besoin tout de suite ? Je vais vous laver cela à l'instant. - J'espère bien. L'autre jour, quelqu'un s'est servi de nos planches à découper, et les a rangées sales.

Elle sort, et j'attaque directement la vaisselle, sans même oser utiliser en plus une cuillère pour mon yaourt nature non sucré. Moi qui avait déjà longuement hésité avant de m'installer dans la cuisine d'étage ce soir, n'ayant pas vraiment le courage de lancer une possible conversation, souhaitant profiter d'un calme solitaire après une journée remplie à l'université. Mais comment éviter cette cuisine communautaire, quand il n'a pas été possible de trouver assiettes et couverts dans les supermarchés les plus proches de ce logement ?

Je frotte au mieux cette vaisselle violée, l'essuie consciencieusement avec les vagues torchons que j'ai déniché ce soir, tenant en fait plutôt de l'essuie-tout pouvant s'utiliser une douzaine de fois. Et aussitôt, je rentre en vitesse dans mon appartement, glisse le yaourt non consommé dans mon réfrigérateur au bloc de glace massif et non dégivré, puis croque une petite pomme assis à mon bureau.

Je ne crois même pas avoir regardé cette grande blonde en face, étant assis à la table et elle debout derrière mon dos, et moi trop gêné pour me tourner totalement. Seules deux images flottent pour tisser son portrait, ses hanches larges mais sportives, à hauteur de mon regard de dîneur assis sur une basse chaise pliante, et sa coiffure courte, explosive et peroxydée. Des mèches éparses et comme punk, association immédiate dans mon esprit avec les jeunes punkettes lesbiennes de la bande dessinée Locas de Jaime Hernandez. Le large poster rock accroché à la porte de sa chambre doit m'influencer, cette chambre partagée avec une autre jeune fille à l'aspect beaucoup plus banal, et ne parlant pas un mot d'anglais, m'avait-elle fait comprendre la semaine passée. Avec la coupe de cette grande, je n'ai que la chevelure d'Hoppey la rebelle, bien loin du duo déjanté de la bande dessinée. Pour en savoir plus, oserai-je leur proposer une bière vendredi soir lors du modeste apéritif avec mes collègues ?

Je termine doucement cette pomme au trognon instable, dont le jus croquant coule en gouttes sur les feuilles de cette vieille édition de Libération. Au moins, les nouvelles ampoules basse énergie d'Aldi éclairent plus que les pauvres filaments de 25W livrés d'origine.

2007/10/17

La mélancolie bourdonne en doux refrain pop quand quelqu'un d'important s'en va

Lumière blême du matin déjà levé,
quelques plis de draps sous la main
caressent
Caresse
du doigt, du dos de la main
et regarder sa paume sur l'étoffe qui passe et tourne en cercles et vagues
fascinante.

Une main mignonne en mouvements légers.

Partie
partie il y a quelques instants
ou depuis plusieurs mois déjà, évaporée, et je réalise encore
J'en prends conscience chaque fois, régulièrement le matin,
la brume et les rêves qui s'oublient peu à peu, pourtant si clairs il y a un instant.
Je reprends pieds, je roule, retrouve la fatigue du réveil
jamais aussi épuisé qu'au réveil
et tous ses détails plan serré
ces visions
les petits bourdons qui redémarrent dans un sourire mélancolique.

Une silhouette en ombre.

Une image couverte de satin noire dont on agrippe doucement les motifs chers
les lunettes légèrement de travers
les claquements de lèvres à la fin d'une phrase, après un rire
le grain de beauté à la base du pouce gauche
le sourire bruyant
la cicatrice ronde sur le front imprimée par la varicelle des trois ans,
Une minuscule farandole égrainée en notes claires de xylophone,
dimanche matin ou en semaine, qu'importe
Tu feras toujours la grasse matinée pour ces souvenirs doux défilant rêveurs.

Et la bande de papier s'enroule möbius
une mélodie dérisoire jouée à deux doigts
un fredonnement
lalala juste pour soi
murmure
car qui a besoin de symphonie pour tout dire
ou en avoir l'impression, jouer la simplicité pour toucher ?

Et même monter d'un demi-ton sur la fin
pourquoi se retenir ?

On n'est pas là pour faire des phrases ni réinventer l'art
une berceuse juste
pour être joyeusement mélancolique
S'émerveiller
d'une lampe qui s'allume, d'une guirlande d'ampoules
de piles de disques
de la bouilloire toujours trop rapide

Se réjouir
Des disques que l'on passe le matin
pour étouffer le silence granuleux
pour se lancer un peu, se donner l'impression d'être éclatant
super-pêchu à refrains hurlants
ou même pour s'enivrer un peu plus de flottement, l'esprit ouaté
N'a-t-on pas le droit d'esquiver l'efficacité parfois ?
d'interroger la persistance aveugle, l'environnement, le quotidien sourd ?

the worst is all the lovely weather
i'm stunned it's not raining
the coffee isn't even bitter
because what's the difference?

Et puis,
finalement,
d'ailleurs,
rien ne dit,
hein,
qu'on ne retrouvera pas la silhouette sombre pour un hug ami dans une block party ?


"Someone great", LCD Soundsystem :
      single envoûtant avec vidéo au diapason...

2007/09/01

Tony Wilson died

Vous souviendrez-vous où vous vous trouviez quand vous avez appris la nouvelle de la mort de Tony Wilson ?

C'est troublant à dire, mais je pense que je m'en souviendrai, pour ma part. Une salle informatique au coeur du Magdalen College d'Oxford, escapade express sur Internet, la seule en une semaine, et , par hasard, découvrir cette info.

Tony Wilson, mort à 57 ans.
C'est troublant d'avoir été touché, car, si j'ai une certaine fascination pour Tony Wilson, c'est comme d'un personnage, pas vraiment réel, une figure entourée d'une petite légende musicale, riche en anecdotes étonnantes, amusantes. Le superbe personnage principal du film 24 hours party people.

En 1976, Tony Wilson est présentateur sur Granada TV, chaîne régionale de Manchester. Il se rend au concert des Sex Pistols, leur premier concert à Manchester. Ebloui, il leur offre leur premier passage télévisé, puis, peu de temps après, Tony Wilson fonde la maison de disques Factory Records.

Le premier single de Factory Records est le premier single du groupe Joy Division. Les Joy Division se sont également rencontrés à ce concert des Sex Pystols, et vont devenir le symbole de Factory Records. Groupe à la personnalité tourmentée, remplis d'hétérogénéités internes, entre trois musiciens jeunes, insouciants et buveurs de bière, et un chanteur troublé, épileptique, suicidaire, à moitié néo-nazi. Joy Division, c'était le nom de bordels où étaient placées des femmes juives dans les camps de concentration. Jeunesse ouvrière, démarche artistique entre pop, avant garde et presque mauvais goût, voici un des aspects de Factory Records.

"Shaun Ryder dans un bon jour, c'est presque du Yeats dans un jour moyen", dit Tony Wilson du chanteur des Happy Mondays, groupe drogué sorti des banlieues de Manchester au milieu des années 80. Et tout est presque résumé ainsi.

Tirer le rock vers plus d'art, tout en lui conservant son énergie, sa puissance, sa dangerosité, ce frisson d'excitation et d'immédiateté. Factory Records, au début des années 80, c'est ainsi les pochettes de Peter Saville, dépouillées et avant-gardistes, les arpèges douces du Durutti Column, le premier single d'OMD, ou encore le punk dansant d'A Certain Ratio, au son toujours moderne.

Mais, bien entendu, je ne parlerai pas de Tony Wilson s'il n'y avait pas eu le duo Joy Division / New Order. Joy Division a quitté peu à peu le punk pour une musique plus dense, fascinante, terrible, quand le chanteur Ian Curtis se pend, à 21 ans. Les membres restants fondent New Order, se cherchent un peu, puis trouvent leur son, un des joyaux des années 80, une voix instable, des lignes de basse magique et du synthé en quelques notes. Blue Monday en 1983 est une étape essentielle dans la dance music anglaise.

Car la suite de Factory Records sera toujours plus dansante. Tony Wilson fonde la Hacienda, club clé dans la club culture anglaise naissante. New Order puis l'acid House s'élanceront de là-bas, et Laurent Garnier y verra naître sa renommée en petit frenchy des lieux. Par la suite, Tony Wilson aidera à lancer la vague de Madchester avec les Happy Mondays, du rock et de la dance sans être spécifiquement l'un ou l'autre, surtout une grosse déconne. Bez n'est d'ailleurs là que pour danser sur scène maracas à la main et pour fournir de la drogue.

Mais, par délà les listes de pseudo historiens du rock, bien plus que cette musique et ces vidéos, Tony Wilson est une mine à anecdotes presque inimaginables. Il rédige de son sang le contrat qu'il signe avec Joy Division, et d'ailleurs, pour être cohérent avec son goût du socialisme, il n'impose aucun contrat strict à ces artistes : 50% des bénéfices pour les artistes, 50% pour Factory Records, mais aucune contrainte de disques, les groupes peuvent partir quand ils veulent...

Mais le plus fort, c'est à nouveau Blue Monday, diffusé dans une pochette en forme de disquette, ode au futur en 1983. Cela justifie largement le fait de vendre le disque à perte. Dommage, Blue Monday sera le maxi 12' le plus vendu de tous les temps en Angleterre...

Alors, même si, logiquement, Factory Records s'est écroulée sous les problèmes financiers au début des années 90, on ne peut avoir que de la tendresse pour Tony Wilson et son sens de la beauté du geste.

2007/08/23

Shakespeare Avignonnais

23/08/2007 – Le Roi Lear – Cour du Palais des Papes – Avignon

Fermer les yeux une fois encore, juste une minute, ou deux. Laisser couler la musique des mots dans l’ombre, cette fluide et jeune traduction d’une langue splendide, un fond, un air qui se déroule sans que je le comprenne totalement, mais la parole théâtrale reste agréable abstraite par ses beautés rythmiques. Flottement d’avant le sommeil. Au milieu d’une foule.

Soulever les paupières
et
Saisi par la force des tableaux sur la scène, couleurs, présences, espace. Espace, y a-t-il espace théâtral plus puissant ?

Vivre la soirée en flashs impressionnistes, en saisissements, intenses, en sensations éparses. Par la grâce du spectacle reçu, et la force surprenante du décor, le décor dans sa plus vaste expression, le décor de ma soirée depuis l’attente d’avant spectacle jusqu’à la marche nocturne enivrée pour rentrer. Je vis de nouveau une grande soirée de théâtre car une soirée intense et totale et fascinante.

Assis à 20h sur l’esplanade jaune, et j’écris face à un horizon de foule et de théâtre de rue, et, au loin, la présence éclatante du Palais sous le ciel sombre.

Puis une queue plus excitante qu’une simple file, au plus près des pierres anciennes aux teintes sages, prenant place dans ce vaste groupe de spectateurs passionnés, toute une vie et une authenticité, culturelle, architecturale, canalisées par quelques barrières vauban.

Et attendre encore sur l’escalier de pierre, près des pavés et d’une lourde porte de bois, et glisser doucement dans un palais.

Un temple investi par des entrelacs d’échafaudages, terribles poutres métalliques et chemins de planches qui zigzaguent, le squelette à panneaux et numéros d’entrées au milieu des limites d’une cour grandiose.

Des couloirs et des arcades jusqu’à des toilettes presque incongrues, envahies par une longue file féminine. Petite galerie vers les sanitaires où l’on ne passe qu’à deux de front, et où on ne passe alors qu’à un car les femmes attendent nombreuses. Difficile de sortir donc car les hommes se pressent de rentrer, cela va bientôt commencer, et ils proclament leur Pardon pour s’infiltrer, mais au bout de trois, je refuse ce pardon d’un coup d’épaule, pardon, non, laissez-moi sortir. Ce doit être l’excitation.

Rang ZD sur le bord, côté jardin. Trentième rang, et deux seulement derrière moi.

Mais quelle aspiration de l’endroit.
Pente forte des gradins bondés
Toute une largeur de scène dépouillée
simple rectangle rouge d’étoffe
et quelques personnes debout
Et derrière
Toute la verticalité d’un mur de pierre
à peine percé de quelques fenêtres sombres ou projecteurs
et retenir son souffle
Malgré une douce lassitude, la fatigue d’un festival. Il faudra picorer, mais picorer enthousiaste.

Une vague d’exclamation sur toute la surface du public devant moi. Ca commence ? C’est le début d’une pluie fine, quelques minutes avant les trois coups.

Les silhouettes se lèvent, la masse de foule ondule en toile imperméable, capuches et parapluies, et se déforme, monte peu à peu pour se mettre à l’abri. Je suis haut, mais je fais partie des deux ranges abrités par une planche.

La météo locale prévoit trente minutes d’averse, le spectacle sera donc reporté d’au moins trente minutes, restez dans les parages, résonne un haut-parleur. Et ils se décident enfin à ranger la toile rouge sur la scène, déjà parcourue d’éclats humides pendant que tout le monde monte vers les rangs élevés qui tremblent.

Prendre des photos des parapluies au flash, puis fermer les yeux, profitant du temps mort.

Au bout de quarante minutes, le tremblement métallique se fait redescente et réinstallation, face aux planches de bois sombre d’imprégnation, de la large tenture rouge luisante.

Tout sur scène peut commencer, et commence vite et brutalement !

Car le coup de théâtre est instantané, la tension immédiate, la déstabilisation surgit initiale et la pièce découle toute entière de ce nœud d’intrigue au premier regard. N’en savoir rien auparavant, et j’en prends conscience surpris, peu à peu, incertain, face au défilé de couples isolés sur le grand carré rouge. Le Roi Lear découpe son royaume et distribue par chantage d’amour filial, et l’estrade en pente tendue de rouge dessine une carte immense aux vagues de vent, où les puissants du monde se tiennent debout et seuls chefs.

Et survient ce rien. Le rien évoqué avec respect et émerveillement par les critiques, les metteurs en scène, les connaisseurs du théâtre. Un rien pivot de pièce.
Que peux-tu dire à ton roi, pour montrer que tu m’aimes plus que mes sœurs ?
Rien.
Toute la sécheresse fascinante d’une réponse honnête et abrupte.

La royauté bascule, la mascarade, la cour, les personnages s’agitent tout autour du carré rouge, ils apparaissent même descendant les allées des gradins, élargissant encore cet espace de jeu immense. Le jeu s’infiltre partout, et qu’importe si on l’entend mal. Les perles visuelles commencent à s’enfiler le long du fil nocturne, même si certaines s’éloignent parfois de mon esprit fatigué.

Des robes en vase de velours épais retournés.

Des pages qui courent, s’agitent, courent, se pressent sur toute la longueur, sauts, se pressent, petits bons, et tournent, pour bientôt revenir après avoir fait le tour.

Et un bâtard. Et un traître. Et un demi-frère en fuite.

Le rectangle de bois incliné révèle ses trappes où les coureurs plongent et d’où les chasseurs surgissent. Quel émerveillement.

Le roi envoie son émissaire et il se dispute et se fait emprisonner, monte au ciel hissé par ses chaînes, il flotte par-dessus la scène, tourne en tout sens et tête en bas, léger, fragile et magnifique.

Débarque le fou du roi sur une scène dépouillée, le roi à jardin et un homme à cour, rien de plus, et le fou soutient de longues minutes une scène euphorique en répétant simplement ça va, ça va au roi, ça va, ça va, variations sur les ça va, ça va au public, ça va aux acteurs, ça va, ça va, ça va au mur vertical.

Mais le roi glisse seul, sans plus aucune terre, ni pouvoir, une couronne juste posée sur la tête mais en simple couvre-chef. Les filles l’abandonnent même, aucun toit pour l’accueillir, la nuit, et le voici flottant dans la nature dépouillée, quelques planches de bois penché sans tour, avec un fou pour toute suite. Ils marchent instables, les pieds titubant, et ils ne parlent plus sous la tempête qui approche. Ils soufflent. Grognent. Doucement, puis explosent peu à peu. Ils sont la tempête, ils hurlent le tonnerre extatique, transe de folie, déchaînée, ils appellent la foudre et la font claquer en raclements déments de gorge.

La folie invoquée dans la furie.

Le roi perd pied et d’autres également, un fils légitime en fuite prétendant l’idiotie, se cachant derrière les cendres étalées sur son corps et son torse, faussement hébété.

Et son père qui le chassait se trouve pris lui aussi dans le complot, accusé de trahison maintenant. Il pourchassait son fils et on le capture, et l’aveugle, lui transperçant un œil, puis l’autre malgré les interventions, torture en plein centre de la scène. Gloucester nouvel aveugle hurle et déambule, pantin branlant, trébuche dans un dédale, des montagnes, échafaudages, scène déstructurée en obstacles, il tombe dans le vide bras tendus et on le rattrape en bas, et il repart, tombant encore. Une danse mécanique et sans vue sur les largeurs de la scène quand les autres dialoguent encore.

Voici l’entracte.

Depuis une demi-heure des personnes quittent leur place, craignant certainement un spectacle sans coupure. Ils se lèvent par un ou deux, montent vers le haut, tout en haut, et une ouvreuse doit les poursuivre pour les guider vers la bonne sortie. Leurs pas font résonner les planches quand ils empruntent l’allée devant les plus hautes places, la mienne, leurs têtes zébrant le spectacle sur scène.

Mais beaucoup restent, éparpillés sur le pas du Palais, petits groupes posés dans l’ombre sur les pierres aux arrêtes rondes, en surplomb d’une esplanade vide à une heure du matin. On croque un biscuit, discute la mie en scène et ce travail qu’on apprécie, en songeant à cette couverture bleue qu’on va saisir même si le vent s’est calmé depuis le week-end. Je vais encore fermer les yeux, mais tous les grappillages vont être délicieux.

Alors on s’assoit gourmant pour la reprise, la laine bleue étendue sur les genoux, et on sourit, ravi de redécouvrir la scène de m-ième rang, merci aux fuyards de l’entracte. Les comédiens sont plus grands et offrent de nouveaux détails dans cette nouvelle perspective.

La batterie plus visible, la musique qui se déplace au grès des scènes sur les estrades de l’ancien plateau divisé en parts. Et les parts se déplacent même, elles roulent et le plateau ainsi respire et danse de ses échafaudages. Il sait se dépouiller pour offrir la force complète et nue de son espace large et immense.

Deux hommes à pas prudents, toutes petites avancées en se tenant, un précipice tout près, un ravin, la falaise, la tension de mouvements minuscules au cœur d’un plateau bien solide, et ils marchent sur leur fil en murmurant, en micro apartés. Gloucester veut se suicider. Guide-moi à la côte. Il écarte l’autre, son fils, qui joue le jeu, qui l’a sauvé en le menant au milieu d’une plaine. Les bras écartés pour garder l’équilibre jusqu’au bout, au bord de l’abyme supposée, imaginée, espérée, Gloucester va sauter dans le vide mais c’est un plateau solide et il ne risque rien, même pas le personnage, en fait, mais quelle grandeur peut prendre un aveugle au centre d’une si grande scène dans l’ombre.

Gloucester vit donc encore.

Et se trouve aspiré dans la bataille, poupée molle à nouveau ballottée sous les chars des combattants et généraux qui se chargent en musique, et la scène s’anime de tout côté, des tréteaux mobiles et corps traçant des figures, et si, à la fin, certains meurent étendus sur des draps rouges, le couronnement dans la pièce appelle des vagues d’applaudissements pour saluer toute cette série de tableaux.

Et tous glissent dans le fantôme gris des rues de trois heures du matin en souriant.

2007/07/26

Baptême de Festival d'Avignon (in)

samedi 21/07/2007
Angels in America I & II (Tony Kushner).
mis en scène par Krzysztof Warlikowski, en polonais surtitré

Assis les yeux fermés au cinquième rang, il est une heure du matin.
Assis au P-ième rang, une couche de vêtements en moins, il est 23h.
Ou dans l'ombre d'une rue presque vide, totalement silencieuse, à 3h.

Tant de mouvements intérieurs durant la soirée, grande expérience, et néanmoins, je commencerai toujours mon récit, assurément, en parlant d'

une pièce de six heures en polonais

Concentrer et réduire, formule frappante, mais à enrichir et colorer aussitôt, car réduire et passer à côté. D'une riche fresque aux personnages multiples, profonds, ballottés et hurlants et dures, presque tous. Un long ruban aux accents classiques, tragiques, de nombreux tableaux aux figures familières, aux thèmes sans époques, la mort, la mère, l'ange, le rêve, la vision, le fantôme, et tous ces éléments éprouvés distribués dans des tableaux et des mots modernes, des thématiques contemporaines et rattachées fidèlement aux années 80, le sida, les yuppies, l'homosexualité, Reagan et ses républicains. Une longue histoire déroulée sur six heures, donc, ou presque, durant lesquelles les fils se tendent, se croisent et se tissent, durant lesquelles le récit coule et les mots s'échangent violents, mais forts et puissants, souvent, un chemin d'ombre où le son redescend et les rideaux se relèvent à la fin pour des voix douces et sereines dans les derniers instants. Six heures riches pour, d'une certaine manière, un grand classique de notre temps, grand texte.

Il fait frais sous la brise contenue par les bâtiments de cet espace carré et beaucoup s'enroulent dans des couvertures bleues tout au long des gradins.

Des éclats visuels parsemant l'espace et les heures, le texte et les situations enrobées de papiers, de toile, de lumière et de mousse pour dessiner des images marquantes et esthétiques. Des panneaux en miroirs troubles tout autour du plateau, métalliques et à la vague lueur, impressions de carré bleu et de taches rouges, un carré de jeu ainsi un peu plus grand entre les murs. De la neige tombant des projecteurs, billes blanches encore et encore pulvérisées sous le noir du ciel aux quelques étoiles, le ciel au-dessus de la scène de théâtre, le ciel ! Un lit et des membres épars, une chaise où les jambes se croisent nerveuses en tailleur et les mains se tordent regard instable. Une femme en velours rouge immobile, des cheveux brisés et des canapés d'amours pleins de malaise, des tableaux et tableaux visuels et mettant toujours en valeur les figures humaines, ces personnages aux postures et attitudes et regards pénétrants, touchants, remuants. Des peintures, des peintures faisant sens et étalant des traces qui s'infiltrent dans l'esprit, des images recouvertes de couleurs mobiles qui caressent la mémoire pour diffuser sans mots la tonalité et une grande part des impressions ressenties, un long défilement.

Six heures du début à la fin, avec ses courtes pauses. Passage dans la cour et la piste d'athlétisme où l'on fume, boit un café, croque des pommes et grignote des tuiles aux amandes. Et les pauses intérieures, les monologues personnels et parallèles, car l'imagination s'égare parfois mais qu'importe puisque elle se déroule elle aussi et réagit, rebondit et s'anime, c'est agréable. Savoir accepter les détours intimes et détendre un peu sa concentration sans se crisper car c'est un spectacle de course de fond, une suite d'instants et de temps à gérer sans vrai plateau homogène de A à Z. Il y a un plaisir à réagir ainsi. Se sentir un peu riche soi aussi, capable de penser à elle, à eux, à une idée ou à ce que l'on pourrait écrire, et l'éloignement de la connection n'a plus trop d'importance quand on réalise de petites découvertes, et réveille son émerveillement propre en écho de l'émerveillement suscité par le spectacle.

Au son des paroles polonaises portant une trame américaine. De personnes qui se lèvent pour sortir prématurément car il est tard.

Et des paroles à l'éclat limpide et doux qui se déroulent soudain sereines à la suite de tableaux ténébreux et vénéneux, et magie, équilibre, leur gamme ne semble pas incongrue étirée sur une ligne de huit fauteuils tout près, devant la scène, finalement.

Plonger alors dans la rue grise aux pierres éteintes et aux affiches endormies, toujours la même douceur sereine persiste, et l'on pourra chanter tranquillement en accompagnement de David Bowie pour les quarante-cinq minutes de trajet automobile du retour.

2007/07/10

Partage de Midi et Journal International de la Fatigue

Les paroles déclamées qu'il suit, et parfois, sa propre résonance, son écho revient et l'emporte. Le son d'une couleur, glissante, elle se balance, et les mots exposés sur le plateau grommellent alors silencieux en ruban éloigné.

Songeur, c'est la fatigue.

Le lyrisme à grande voix expose sa langue brillante et riche, une longue poésie toute éclairée et scrutée sur quatre étages. Il observe de biais, pas trop haut mais tête tournée, c'est l'angle de vision à onze euros et il ne s'en plaint pas, mais des dorures alternatives s'invitent dans son monologue peu à peu dissipé.

Suivre le spectacle par intermittence, et accueillir quelques hallucinations, une poignée d'idées vagues, ou connues déjà, identiques, rabâchées. La fatigue et les idées fixes à sentir sans retenue sur ses lèvres.

Faire l'effort, une affection apaisée, et il ne la gravera pas pas en peu de jours, mais il apprend.
Bientôt serein, et néanmoins, une photo à rayures et couleur ton sur ton et sourire, il s'en baigne, il s'y surprend parfois, encore et encore. L'excuse d'un repos incomplet et il s'enivre.

Honte de ne pas bien écouter.
Tout de même.
Remords, un peu, pour l'abondance de sorties. En profite-t-il ?

Et puis, finalement. Recevoir les couches qui se présentent, éclats d'images, projecteur unique au cône jaune sur un lit au centre d'une ombre enveloppante, et recevoir aussi les dérisoires pensées vagabondes, nourries de l'atmosphère, filles de l'état d'esprit. La scène et les songes.

Pas de fierté à la boulimie quotidienne et répétée, mais une farandole d'expériences, partiellement subjectives, il n'y a plus de panique à caresser un collier de fatigue.

Tout à l'heure, un air électronique, il dansera jaune dans l'allée de lampadaires rectilignes.