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2010/04/20

Envoyer par la Poste un colis vide, quelle bonne idée à 17h

Queue d'une bonne demi-douzaine de personnes, il est cinq heures environ, une heure de pointe pour la Poste ; pas de surprise. La file remonte perpendiculaire au comptoir, bien droite, sans même s'incurver à l'approche des rayons, elle s'engouffre entre les étalages.


Les bureaux de Poste canadiens se trouvent souvent au fond de drugstores, un rayon parmi d'autres chez ses étranges magasins. On y trouve médicaments, produits de beauté et sodas jusque tard dans la nuit, parfois vint-quatre sur vingt-quatre, sept jours sur sept (24/7 dit-on simplement), et aussi l'enseigne rouge de la Poste, les formulaires pour les impôts sur le revenu. Mélange peu intuitif pour un français. Des congélateurs pour cornets de glace, et là, juste à côté, des enveloppes à bulles, des colis prépayés !

Mais dans ce bureau du centre-ville d'Ottawa, le mélange est moins choquant, seuls des ballets et de la quincaillerie observent la Poste, la nourriture a été gardée bien à l'entrée. L'extrémité de la file d'attente se tient debout entre des rouleaux de rubans adhésifs et des emballages de pâte à fixe, le pot pourri reste sobre, et la dame en cinquième position offre une silhouette cohérente, portant le carton de son colis sorti du plastique.

Elle a dû se saisir du colis sur le présentoir de gauche, le carton est encore plat, commence à peine à prendre des airs de boîte. Le plastique d'emballage est encore enfilé à un bout, la femme pousse et repousse deux languettes sans savoir qu'en faire, elle regarde autour d'elle.

Faire la queue pour un colis vide ?

Il n'y qu'un seul agent au comptoir, pouvant pourtant accueillir deux caisses en simultanée. Chemise noire sobre, petites lunettes, cheveux ondulés châtain ramenés en catogan, il sert les clients avec une courtoisie sobre, distant, mais apparemment efficace, vu de cette distance, sans immense sourire offert ; discret, jeune, peut-être timide, presque séduisant s'il cherchait soudain de séduire, mais ce n'est pas l'endroit. Aucune nervosité apparente. La fille progresse doucement, certains client prennent plus de temps, certains n'ont besoin que d'un timbre ; que va-t-il arriver avec le colis bien immature de cette femme ?

Quelques mots, elles posent la planche de carton à plat sur le comptoir. Le jeune caissier / positer se penche, joue un peu avec les plis et les arêtes, voici un parallélépipède. Il regarde à plusieurs endroits sous son comptoir, sous la caisse, plus à gauche ; un dévideur compliqué de ruban adhésif transparent ; la femme remplit un papier autocollant, le formulaire de la douane - mais pour déclarer quoi ? On se rend compte qu'une adresse est déjà écrite sur le dessus de la boîte vide. Le postier remet en ordre une pile de feuilles blanches, apparemment vierge, juste à côté du colis creux.

Il avance le lecteur de carte bleu vers la femme tout en décollant les deux formulaires à placer sur la surface du colis ; mais la femme a mis sa carte à l'envers - puis n'a pas dû valider le bon menu. Le postier jette un oeil sur l'écran d'ordinateur au fond ; enfin, le déroulement du ticket de caisse.

Il ouvre le colis, désigne les feuilles blanches de la main. La femme opine, les prends et les places bien en ordre dans le colis. Le postier les sort aussitôt, commence à la chiffonner en boule : plus de volume dans le colis, il faut éviter qu'il s'écrase dans le trésor, une telle caisse de résonance et si peu d'armature ! La femme roule et roule en boule, il n'y a bientôt plus de place, tellement de papier pour un colis vide.

Un colis vide ! Un colis vide ? Juste pour envoyer la boîte ? Ne trouve-t-on pas à l'étranger d'aussi bon colis que les colis canadiens ? Alors une boîte pleine de papier comme on enverrait une nouvelle valise et qu'il faudrait lester un peu pour qu'elle résiste aux chocs de la soute.

Le postier ne prend pas la peine de peser le colis plein de papier. Au Canada, on paie à la dimension, il n'a pas besoin de ressortir son mètre ruban une fois toutes les arêtes de la boîte recouverte de la large ruban transparent.

Ottawa - 19/04/2010

2008/10/04

Veste et bronzage dans un RER A nocturne

Nuit du 3 au 4 octobre - 00h45

RER A direction St Germain, entre les stations Gare du Nord et Rueil Malmaison
Wagon de tête

"Gare du Nord"
Deux filles montent dans le wagon et s'assoient dans un espace de quatre places libres. Dos vers l'avant du train, l'une se tient penchée en arrière, les fesses sur le bout de l'assise et les épaules en haut du dossier. Elle bouge la tête et parle et remue le bras, un sac crème se balance à son poignet, de la taille d'un livre avec une hanse dorée.

- Bon, ce soir, je vais vomir.

Elle rie, joues uniformes et oranges et lisses, pommettes lisses sous les yeux cerclés de noir et les paupières sombres. Cheveux jusqu'aux épaules, droits, uniformes. En face d'elle, une fille assise immobile. Cheveux droits et uniformes, les yeux cerclés de noir sur des joues lisses et oranges, plus petite.
Le sac crème oscille.

- Je te le dis, je me vois bien aller en Russie. Dans ces pays comme ça, il y a tout à faire. Il y a de l'argent à faire. Et tu te trouves un milliardaire. Genre Abra-a-movitch. Tu vois ? Il est super riche. Tu sais ? Enfin, c'est pas lui que je vise, il doit avoir quarante, cinquante ans. Mais il a des fils. Alors, comme ça, tu as de l'argent, tu fais ce que tu veux. Je me vois bien ainsi, la Françoise Sagan russe.

"Châtelet - Les Halles"

Trois filles montent, les deux déjà assises se décalent, assises près de la vitre. Une des filles juste arrivées est assise face à l'allée, vêtu de beige avec des épaulettes.
La fille au sac se penche, tête en avant, le torse à l'horizontal.

- Excusez-moi, je peux vous demander où vous avez acheté votre veste. Je la trouve trop belle.
- Merci. Je l'ai acheté aux Halles.
- Merci, merci beaucoup. Elle est vraiment très belle, cette veste.

Elle se redresse, la fille en face d'elle parle.

- Mais tu veux te marier, toi ?
- Oh oui, aucune hésitation. Alors, bien sûr, pas pour rester toute ma vie avec mon mari. Je ne suis pas naïve, je ne suis pas idéaliste. A la minute même où je dirai oui, à la mairie, je me verrai déjà au tribunal, devant le juge, pour le divorce. Mais je veux me marier pour avoir des enfants, je ne veux pas rester toute seule. Je ne veux pas fêter Noël toute seule. Genre tiens, un cadeau et un autre ? Ah bah non, pas d'autre cadeau, il n'y a personne d'autre. Comme ça, j'aurai au moins mes enfants. Enfin, parti comme c'est, je vais me retrouver à me marier avec Thierry Bienot. Au moins, qu'est-ce qu'il est beau.

Elle se tourne vers sa voisine, fille au visage uniforme et rose, au décolleté rond.

- Vous connaissez Thieryr Bienot ? Vous le connaissez peut-être.
- Non
- Il est vraiment moche. Mais bon, à force de traîner avec lui... Il faut dire... Tu as vu comment je bronze, maintenant ? A cause de ce produit. Je bronze carotte. Cet été, j'ai bien bronzé, mais c'était l'horreur. Tu as vu mes chevilles, cet été ? C'était carotte, y'a pas d'autre mot, pof, carotte. Peut-être qu'on pourrait aller au Gala de Dauphine.

"La Défense. Nous vous rappelons que ce train est en direction de St Germain et qu'il desservira toutes les gares".

La fille à la veste beige se lève, ainsi qu'une fille plus grande. Jean, une frange sombre sur sa peau noire. Elle se tourne vers la fille plus petite, celle tournée vers l'avant du train.

- Excusez-moi, je peux vous demander où vous avez trouvé votre veste ?
- Je l'ai trouvé en solde, la semaine dernière, chez Zara, à Madrid.
- Chez Zara ?
- Oui, mais à Madrid, je n'en ai pas vu des comme ça par ici.
- Merci.

Les deux filles debout sortent du wagon. La fille au sac à main dit.

- J'adore le métro. Tu as vu le lien social, les échanges qui se créent.

2008/09/21

Accordéon et pomme d'amour là où y'a des frites

Samedi 20 septembre 2008 - 18h

Carrefour des rues Perrée, de Picardie et du Forrez, Paris IIIème

Des barrières dans la diagonale du carrefour, devant une estrade d'un mètre de haute. Un homme et une femme sont debout au milieu du carrefour, à côté de deux vélos blancs.

Sur l'estrade, un polo vert, un polo bleu ciel, un polo brun à rayures horizontales, trois hommes en lignes exécutent des mouvements simultanément. Ils tournent sur eux-mêmes, sens inverse des aiguilles d'une montre, s'arrêtent torse face au carrefour, ils lèvent les pieds et bougent les bras sans avancer, ils marchent sur place. Ils tendent la jambe droite vers l'avant, quart de cercle de la jambe sur le côté, jambe tendue en diagonale, séparée d'un pas sur leur droite. Leurs deux pieds se collent, leur jambe gauche recule d'un pas et se colle à l'autre jambe, les bassins oscillent, hanches droite plus haute que la gauche, hanche droite plus basse que la gauche. Les jambes se croisent, jambe gauche devant jambe droite, et les jambes collées. Ils lèvent le bras gauche et le font tourner au dessus de leur tête, et ils se tournent au même rythme, dos vers le carrefour et face vers les bâtiments et dix personnes debout au sol. Puis face vers le carrefour, bras écartés à l'horizontal, puis dos au carrefour, et ils frappent dans leurs mains à hauteur de tête. Deux fois les mains sur la gauche et la jambe droite tendue, deux fois les mains sur la droite jambe gauche tendue, une fois à gauche, une fois à droite, une fois à gauche, puis ils plient le genou vers l'avant.



Les dix personnes devant la scène frappent dans leurs mains. Les trois hommes en polo descendent les escaliers et marchent devant l'estrade. Un homme montent les escaliers, il porte un chapeau blanc cylindrique, une veste noire, une chemise blanche avec un noeud papillon blanc, un pantalon noir à rayures blanches. Il parle.

- C'est maintenant au tour du numéro de Paris Bel-Age, mais, hélas, nous allons devoir attendre encore un peu, car l'accordéoniste est bloqué par la techno. Mais oui, très bientôt, nous allons pouvoir applaudir Paris Bel Age, un groupe de danse pour le très jeune troisième âge, disons. L'accordéoniste ne devrait plus tarder, il vient en voiture et s'est trouvé bloqué dans la techno parade.

Dans la rue devant l'estrade, une tente blanche, un homme avec un tablier blanc devant deux disques noires, des panneaux "Crêpes" et "Beignets". Il verse une pâte jaune sur un des disques, attend une minute, trempe un couteau dans un pot brun et passe le couteau sur la surface jaune. Il passe une lame plate entre le disque jaune et brun et le disque noir, rabat les deux moitiés du disque jaune et brun, plie le demi disque trois fois et le pose sur un carré blanc. Il tend le carré blanc et le disque jaune devant lui et un homme barbu les prends de la main gauche. L'homme en blanc saisit alors un baton portant une sphère rouge au sommet applati.
Le barbu tient le baton dans la main gauche et carré blanc dans la main droite.

Une femme en blanc parle sur l'estrade, un chapeau jaune à bande bleu sur la tête. Derrière elle, une femme dont la jupe noire porte trois lignes brisées blanches horizontales, un homme portant deux boites séparées par un tissu beige.

- Maintenant, donc, Paris Bel Age, l'accordéoniste est arrivé. Paris Bel Age, c'est une association de loisirs pour les troisièmes âge, nous organisons des danses, des thés dansants, des guingettes. Un car vous attend souvent place de la République, vous emmène et vous ramène. Au son joi. Au son joyeux de l'accordéon, les années soixante soixante-dix, le rock, la salsa, le tcha tcha, le passo. Tout ce que nos anciens dansaient, le rétro, des tubes. Moi, je suis des années soixantes, vous savez. Maintenant le baby boom revient en force, ils ont la forme, et ils ont besoins de loisirs, et c'est ce que nous leur proposons.
Avant de jouer, je voudrais applaudir toutes les associations. Alors un deux trois, un deux trois quatre cinq, un deux trois quatre cinq, un deux trois, bravo.
Je peux donc laisser la place à Nini, qui est une petite chanteuse Montmartraise, et qui va commencer par vous chanter "Là où y'a des frites".

L'homme rapproche et éloigne les deux boites boires, la femme à la jupe aux lignes brisées pose les mains en haut d'une barre verticale sur trépied.

- Avec Titine et Totor,
On s'enfile des litres
Les gros bleux ça fait mieux
Passer les Pom Pom

Devant la scène, l'homme au noeud papillon tourne en serrant la femme au chapeau.

- Là où la, où la, où la où Là où y a des fri i teu
Moi j'connais un p'tit coin près d'Saint-Cloud
Où l'patron vous pêche près d'un égout
Une friture de goujons pour cent sous
Qu'est pépè-è-re
Dans l'parfum d'une usine à trottins
On y sert d'la moule et du gros pain
Bébert vous le dira
Ah que c'est chouette tout ça
Bien servi sur un beau papier gras





2008/09/11

Une block party de graffiti et de hip-hop sur un parking de la rue Ste Catherine

Dimanche 3 août - 17h
rue Ste Catherine, entre le quartier des spectacles et la gare de bus - Montréal


Dix mètres d'espace gris entre deux immeubles de briques rouges, cinq arbres le long du trottoire sortent d'une bande d'herbe verte, et derrière, trois voitures entre des lignes blanches. Des garçons à casquettes et polo à rayures se tiennent à un mètre du mur à gauche des arbres, et deux d'entre eux tiennent une perche de trois mètres de long. Au bout de la perche, un rouleau frotte le mur de haut en bas, bandes alternatives qui passent sur les inscriptions colorées oranges, jaunes, roses, bleues., boucles visibles sur la surface du mur.

Sur une moitié du mur, l'autre moitié est noire, et le groupe de garçon se situe à la frontière entre la zone noire et la zone portant des signes colorés.

Le garçon baisse l'extrémité de la perche, introduit le cylindre blanc gris dans un pot blanc. Le rouleau sort du pot noir, le garçon relève la perche, et le mur devient noir à l'endroit où se pose le cylindre.

Dimanche 10 août - 15h
rue Ste Catherine, entre le quartier des spectacles et la gare de bus - Montréal

Derrière les arbres, des piquets gris et des pentes noires au dessus d'un groupe de personne de six mètres de diamètres, avec une épaisseur de quatre personnes sur toute sa circonférence. Sur la droite, à l'opposé du mur noir, deux tables derrière lesquelles se tiennent deux hommes penchés sur des disques, de la musique sort de boîtes noires d'un mètre de haut. Le sol et les piquets vibrent. 

Au centre du cercle humain, un garçon frappent des pieds sur le sol, les vêtements rouges et brillants sous sa casquette, la jambe droite passant par dessus la gauche, puis la gauche par dessus la droite. Il fléchit les genoux, posent les mains au sol, posant les pieds devant ses mains selon un arc de cercle, penchant le torse en arrière et se redressant totalement. Quelques pas devant lui, il lève les bras verticalement au dessus de sa tête et saute vers l'arrière, prenant ses jambes dans ses mains  et les faisant passer au dessus de sa tête. 
Une fois les pieds au sol, il crie.
Les personnes dans le cercle frappent dans leurs mains, crient, un autre garçon en vert s'approche du centre du cercle. Le sauteur en rouge frappe de la main dans celle de ce garçon, et il se penche, se penche vers l'avant et fléchit des jambes trois fois de suite.

Près du mur à la surface noire, des plans horizontaux d'un mètre de large, trois mètres de long, sont posés entre des piquets verticaux dont le sommet est à quatre mètres du sol. Deux hauteurs de plans horizontaux le long du mur, espacés d'un mètre cinquante, et deux garçons sont accroupis à deux niveaux différents, tournés vers le mur. Ils tiennent des cylindres blancs qu'ils agitent un doigt posé sur le sommet, le doigt dirigé vers le mur. Un nuage jaune entre le doigt au sommet du cylindre et le mur. Sifflement. Une ligne jaune apparaît sur la surface noire, un angle, une boucle. Au niveau du sol, le pied gauche sur le trottoir, un garçon à casquette tend le bras au milieu d'un carré blanc.

Une jeune fille se tient trois mètres derrière lui, pantalon couvert de cercles verts et bruns, les cheveux dans le milieu du dos, bruns et bouclés. Un sac bleu à fond noir pend à son épaule droite.

Quelle surprise de découvrir ce parking de la rue Ste Catherine, aux graffiti si généreux, et, apparemment, renouvelés régulièrement. Voilà une bloc party parfaitement organisée, et ce dès la semaine précédente, en effaçant les murs graffités à grands coups de peinture pour offrir un terrain de jeu à nouveau vierge.

Tags, deux DJs, des basses lourdes et quelques danseurs acrobates perdus au milieu d'un cercle de curieux et d'enthousiastes. Une petite merveille de fête urbaine. 

2008/09/01

La rue Ste Catherine de Montreal, un long ruban comme une galerie de graffiti

Lors de mon précédent week-end à Montreal, je m'étais promené un peu au hasard dans la ville, et la rue Ste Catherine m'avait laissé un souvenir diffus, assez imprécis finalement, mais plutôt séduisant. Une impression de rue univers, animée et vivante, s'étendant toute en longueur comme seules les rues nord-américaines savent parfois le faire. N'y avais-je pas croisé plusieurs paires de jumeaux identiques, réunis ici pour la convention nationale des jumeaux canadiens ?

Ainsi, dès mes premiers instants de liberté à Montréal, je me suis plongé avec ravissement dans ce mythe urbain personnel, que j'ai parcouru ravi par l'enchaînement des strates, comme égrainées par les murs peints et les graffiti.

J'ai mis les pieds dans cette belle rue Ste Catherine du côté de la rue Crescent, quartier de bars pour amateurs de sports automobiles. Motos, Ferrari, et pour asseoir l'ambiance, une fresque à l'imagerie discrètement machiste.

Mais le downtown s'installe presque aussitôt, peuplant la ligne d'horizon des quelques tours, et, quand on s'en approche, les immeubles se font plus hauts et les écrits muraux s'approchent du ciel. Ste Catherine se fait commerçante, version marques mondialisées, avec un Apple Store tout neuf où l'on peut écouter "La douleur" de Camille sur les iPod en démonstration.

On dépasse le cinéma IMAX et les quelques librairies, se faufille entre les gratte-ciels pour déboucher sur le Square Philipps et son maraîcher qui lave les pommes qu'il vous vend. Un grand magasin sur la gauche, quelques discounts Hi-Fi sur la droite, mais bien vite, surtout des bars et des snacks, et nous voici touchant au Musée d'Art Contemporrain, sa place bordées de galeries marchandes. Les scènes des Francofolies y nichent là bien à l'aise, cachant les chantiers et les fondations qui s'y creusent. Mais un coup d'oeil suffit pour sentir que l'atmosphère de Ste Catherine se fait peu à peu moins lisse, plus coquine, insoumise, capable de fresques larges et électriques.
Les trucks des parkings ne font pas oublier les larges pans de murs éclatants, et d'ailleurs, comment pourraient-ils étendre leurs cabines si haut ? Comment tendre un rideau devant de blondes mèches sales quand une affiche d'énorme fast food n'y parvient pas ?

S'ouvre en effet des blocs plus sauvages de Ste Catherine, remplis de néons roses et pornographiques, de boutiques de T-shirt punk, de snacks libanais et de hot-dogs à un dollar cinquante, de bars au décor gothique. Des jeunes au maquillage sombre y font la queue avec des T-shirt de A Bullet for My Valentine, des jeunes lancent des block parties sur des parkings où les
artistes couvrent les murs de graffiti en direct. L'Apple Store semble loin, et plus loin encore en touchant au carrefour entre Ste Catherine et la rue St Denis, jonction entre deux magies de vie urbaine. Crossroad où il n'est même pas surprenant de découvrir un festival Gay et Lesbien, occupant trois blocks, installant deux scènes où les enceintes vibrent sans fin de disco et de house sucrée. Les biceps s'affichent épais par les manches ouvertes des débardeurs, et des troyens en jupette plastique vous offrent en souriant des préservatifs au noir carton hellène. Trojan, les nordaméricains ont eu plus d'humour pour dénommer cet équivalent des Durex et Manix du marché français.

03/08/2008 - rue Ste Catherine - Montreal

2008/07/01

Toute une adolescence japonaise dans la gare centrale de Düsseldorf

Devant la gare centrale de Düsseldorf, un très vaste attroupement d'adolescents, entre 15 et 18 ans, disons. Des jeunes lycéens. Phénomène habituel le samedi aux abords d'une gare centrale allemande : chaque semaine, au pied des énormes lettres KÖENIG PILLSNER de la Duisburg Hbf se groupe de petits paquets couverts de cuir noir, de T-shirt ensanglantés, portant les cheveux colorés et les chaussures ferrées au semelles souvent épaisses. Toute une jeunesse dont les tenues hurlent : je suis différente !

Y a-t-il plus mignon que ces petits couples, un bras blanc en bas résilles en toile d'araignées serrant fort l'épaule d'un sweat rayé, le maquillage profond collé aux mèches ébouriffés ? Dans les années 2000, le rebelle sans cause allemand soigne l'étoffe entourant son spleen, et tous ses accessoires, un régal pour l'amateur d'observation et de détails.

Mais l'attroupement de ce samedi à Düsseldorf étire la scène et la foule, les jeunes sortent sans arrêt sur la place menant aux tramways, et tous affichent de somptueux déguisements japonais. Un manga mis en mouvement au coeur de Düsseldorf, des costumes jamais aperçus en si grand nombre en Europe. Une atmosphère similaire à celle du Cherry Blossom Festival dégusté l'an passé à Brooklyn, mais ici, sans aucune communauté asiatique pour transmettre le flambeau.

Ici, c'est le japon pop et cool qui prend vie en grandeur nature, tous les clichés fantasmés par les Européens aux travers des séries animées, des mangas, les jeux vidéos et les quelques miettes de J-pop aperçues au milieu d'un film tourné à Tokyo. Les jeunes allemands se rêvent lost in translation, certainement pour un rassemblement festif quelconque que je n'ai pas cherché à élucider, trop ravi du mystère incongru des perruques sous les panneaux Deutsch Bahn.

Les perruques bleues ou roses se portent avec désinvolture sur des débardeurs aux tissus fluo, sur de longs kimonos sombres aux motifs rouges et asiatiques, les paupières toujours recouvertes de couches aux reflets profonds. Les chapeaux pointus côtoient de longs sabres en cartons portés dans le dos ou brandis lors de séances photos face à la maison de la presse internationale.

Tout un nouveau carnaval drainent ses jeunes adeptes enroulés dans de larges drapeaux blancs à points rouges. Dans quelques années peut-être, les fêtards allemands découvriront au lever du soleil un carnaval de Cologne baignés de toute une coolitude japonaise.


14.06.2008 - Düsseldorf Hbf

2008/06/16

Viande exquise sur une aire d'autoroute polonaise

- Mais attention, je dois te préciser, le cadre n'est pas vraiment luxueux. On peut même dire que c'est assez pauvre. Mais la viande est vraiment délicieuse.

Nous sommes entrés en Pologne il y a une trentaine de minutes. Il est 15h environ, nous sommes partis de Potsdam vers midi et n'avons pas déjeuné. Mon camarade a donc proposé de s'arrêter sur une aire d'autoroute de sa connaissance, non loin de la frontière, une sorte de grill proposant une viande exquise. La voiture saute en tout sens sur l'asphalte déplorable, deux fois deux voies en ruban de nids de poule depuis des dizaines de kilomètres, et nous guettons impatients l'établissement miracle.

Soudain, nous plongeons dans une station service posée sur une aire pavée. La concentration précédente n'a pas été superflue, car aucune voie de décélération ne mène à cette station, et il a fallu une belle réactivité pour plongé sur la droite.

Derrière les quelques pompes nous attendent un bar toilettes au fond, et trois caravanes avec auvents. La première est la bonne.

Un barbecue grille intensément des steaks, des saucisses et des brochettes, déposées dans un bain mi-jus de viande mi-huile. Nous désignons les steaks, et deux généreux morceaux sont déplacés sur la balance à la peinture jaune écaillée et rouillée, donnant envie de relire rapidement les Raisins de la Colère, ou de découvrir le film, même en noir et blanc. L'aiguille tourne mollement et la mère note deux chiffres au crayon bille sur un morceau de nappe en papier déchiré. Pendant ce temps, la grand-mère installe notre table, juste derrière, déposé deux paires de couverts en plastique sur la toile cirée beige.

Nous nous sommes faufilés derrière le comptoir, tenant les barquettes en carton alourdies par les prometteuses pièces de viande. Installés et joyeux sur le banc de bois, nos regards interceptes un énorme camion rouge, le défilé bruyant des voitures sur la route déplorable, et le va-et-vient affamé des amateurs de viande de qualité.

- La dernière fois que je suis passé, un type dégustait sa viande tranquillement assis dans sa grosse Mercedès décapotable.

Réglant d'une main son autoradio, le couteau en plastique découpait sans effort l'épaisse viande à la tendresse magnifique, ou, plus sûrement, trop troublé pour introduire une musique dans cette expérience sensorielle, la main gauche se perdait près de la cuisse sur le cuir luxueux, simplement songeur, beefeater perplexe et un peu honteux, mais revenant toujours, jamais lassé, empruntant mécaniquement le chemin vers ces trois caravanes et leurs tenancières magiciennes en pantalon de velours.

02.05.2008 - Pologne

2008/06/13

Randonnée canine à Ljubljana

Devant la Galerie des Beaux Arts Slovène, un large groupe s'assemble peu à peu. Presque uniquement des femmes, portant baskets, jogging, sweat-shirt à capuche, et, le plus souvent un petit sac à dos coloré : toutes en tenue de randonnée urbaine, l'exploration de parcs en groupe pour certainement pas plus d'une heure ou deux.

La plupart doivent avoir entre 30 et 40 ans, il y a quelques femmes aux cheveux gris ou teints élégamment, et aussi quelques filles d'une dizaine d'années avec des fichus entourant leurs cheveux mi-longs.

Et surtout, toutes tiennent un chien en laisse, aucun très gros chien, il me semble, certainement pas des chiens costauds et campagnards.

Une personne élève la voix, et toutes se mettent en marche à la queue leu leu, une longue file de chien avec leurs maîtresses, longeant avec application la Galerie des Beaux Arts. Sur leur gauche, de l'autre côté de la rue, une église haute et ramassée laisse luire ses murs crème dans le soleil de la mâtinée. Juste derrière les pierres blanches, les chapiteaux et les fines colonnettes, l'autoroute, et au fond, les allées du parc et les arbres ordonnées se fondent peu à peu en forêt pour couvrir la haute colline à l'arrière-plan.

Elles vont certainement traverser, se glisser avec les chiens dans le passage souterrain couvert de graffiti fluos, et gambader dans une longue randonnée canine au cœur de la ville.

Mais pour l'instant, elles s'arrêtent peu à peu sur les larges marches de la Galerie d'Art, la deuxième entrée. Elles vont certainement recevoir un nouveau briefing et des conseils pour promener au mieux l'animal.

26.04.2008 10h - Ljubljana

2008/05/26

200 danseurs de swing sur la Place de Ljubljana

- He, guys, do you believe in Jesus ?

Au milieu de la place pavé, un homme parle dans un micro. Il porte un béret noir, un T-shirt sans manche, les deux bras tatoués de l’épaule au poignet. Il est tourné vers la façade rose aux colonnes blanches, le dos vers le fleuve et les trois ponts.

- Si vous croyez, venez nous aider. Venez, venez, nous avons déjà reçu l’aide de l’équipe polonaise. Nous avons encore besoin de vingt personnes pour parvenir à deux cents danseurs, pour faire l’histoire !

Dans l’alignement de la rue qui débute sur la droite de la façade rose, une douzaine de jeunes rigolent dans leur survêtement jaune et leurs pantalons bleus, certains tournant des appareils photo vers le centre de la place.

- Allez, c’est reparti pour un nouveau tour danse !

Une musique surgit des haut-parleurs installés autour de la place, au début d’un des trois ponts, au pied de la statue aux personnages vert sombre. Quelques notes de cuivre, martèlements jazzy, une petite volée de piano légère, et tout autour de la place, des danseurs suivent les mêmes gestes bondissants.

La jambe droite décrit un cercle latéral, venant frapper la pointe du pied gauche, puis la gauche se lance en cercle vers l’arrière, la pointe vers le talon droit, puis les pieds se déplacent latéralement, jambes écartées un temps, puis rapprochées aussitôt, croisées, la gauche passant derrière. Puis les danseurs pivotent sur place, une jambe fixe, axe de rotation, et l’autre marquant la révolution, ils tournent dans un sens agitant une main, puis dans l’autre sens avec l’autre main. Les danseurs tournent le dos et avancent de quelques pas, s’éloignant les uns des autres, puis regardent à nouveau vers le centre de la place, pliés en avant, les hommes agitant les bras devant leurs genoux et les femmes levant les jambes vers l’arrière, puis tous se redressent, lèvent le genou jusqu’à hauteur du ventre pour le frapper des deux mains, une jambe, puis l’autre, puis l’autre. Ils se tournent de profil, ils reculent la jambe. Ils s’arrêtent une seconde, puis repartent. Se penchent vers l’avant, posent une main au sol, deux fois de suite.
Les danseurs forment un large cercle sur les bords de la place, le centre n’accueille qu’une demi-douzainee de personnes. Grande place pavée où danse ce large cercle entre les trois ponts, les statues de dragon, les façades à colonnes et la statue excentrée, un homme en costume avec la main sur le ventre et une femme drapée, assise en amazone sur une pierre. Cercle formé de femmes à robes noires et longues, aux cheveux tenus par un ruban, de très jeunes filles en pantalons et en talon, d’hommes en jeans et T-shirts, d’étudiants avec sacs en bandoulières, des adolescents en survêtements jaunes, et tous portent un collier de tissu rouge, auquel est fixé un rectangle blanc avec un numéro.

Autour du cercle, des gens observent immobiles, des couples se tenant par le cou en souriant. Une femme avec une veste léopard tient un micro bleu, debout à côté d’une caméra sur trépied.
La musique s’éteint.
- C’est bon, nous allons pouvoir tenter le record. Le record du monde du plus grand swing de groupe. Mais, je dois préciser que, pour que le record soit homologué, il nous faut réaliser deux tours de danse à la suite. Alors restez concentrés quand la musique s’arrêtera la première fois. Vous êtes prêts ?

Une femme danse entre deux enfants. A gauche, garçon de 8 ans avec manteau en cuir noir, tournant la tête, mimant les pas, tournant et se frappant les cuisses. A droite, garçon hilare de 5 ans, tripotant le collier de tissus, ils regardent la place et ses voisins et il rit, immobile. La femme lui prend les mains, agitent les bras, meneuse avec son cavalier, puis le prend dans ses bras, reproduisant parfaitement les pas à deux.

La musique s’éteint, le même air reprend. Puis la musique s’éteint de nouveau, et les gens crient. L’homme tatoué au béret a repris le micro.

- Merci à tous. Merci infiniment. Je suis très fier d’avoir pu atteindre ce record ici, à Ljubljana, où, je vous le rappelle, le swing a débuté, juste après la guerre. Le swing est donc revenu à la maison. C’est beau, ça lance parfaitement ce championnat de swing. Merci, merci à tous, merci aux organisateurs, merci à Bob, qui a donné les leçons de swing durant tout l’après-midi. On ne pouvait pas imaginer que cela allait se finir ainsi, mais il n’a pas baissé les bras, il vous a guidé toute l’après-midi. Merci, merci.

Un homme avec sweat-shirt à capuche s’approche du tatoué, les yeux brillants. Ils se serrent dans les bras.




Centrer

26.04.2008 18h30 - Presernov Trg - Ljubljana

2008/02/20

Repasser par Königsallee

Königsallee, les Champs-Elysées de Düsseldorf, toute la foule du samedi pour les promenades, le lèche-vitrine, les instants entre amis. Une magnifique convergence de population, et il ne faudrait pas hésiter à y repasser à chaque venue à Düsseldorf, pour les surprises qu'elle offre chaque fois. Les photos, le soleil, les silhouettes et les figures que l'on croisera et découvrira chaque fois.

Oui, l'agencement lui-même de l'allee n'offre pas de grande surprise : long canal rectiligne au centre, banques vers le Rhin, et galeries marchandes sur l'autre rive, en direction de la gare centrale. Mais les lumières rebondissent toujours joliment entre les feuillages, les ponts, dans les ailes des oiseaux volant au fil de l'eau, et le printemps devrait rendre cet endroit joyeux, frais et coloré.
Et en toute saison, l'écoulement de la foule résonne enivrant, une vision rappelant les troupes traversant nerveusement les rues newyorkaises, mais ici dans un contexte de flânerie parfaite : la promenade du samedi une classe à la main ou un manteau de fourrure sur le dos. Et cette foule semble réunir une population riche d'une amusante variété, où les bourgeois sortent des magasins de luxe face au banc d'une glace party entre copines jeunes et hilares.


Quelques personnes assis sur les bancs près du canal, face à l'eau et tournant le doc aux promeneurs sans cesse renouvelés, et je m'imagine bien m'y installer une heure ou deux, dans l'autre sens, pour laisser passer devant moi cette foule du week-end. Pour, peut-être, retrouver un homme-colonne publicitaire, ou ces deux mystérieuses filles habillées entièrement pareil, des chaussures au sweat-shirt à capuche en passant par la queue de cheval. Jumelles de 20 ans, passion fusionnelle, compétition sportive par équipe ou participation à un spectacle quelconque ?

09.02.2008 - Königsallee - Düsseldorf