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2008/06/23

Facebook, recueil de mes fiches de lectures en triple SMS. Premier épisode : des auteurs français des 50-60

Je l'avoue, depuis l'Allemagne, je ne sais plus si les médias français se plaisent toujours à évoquer Facebook, tellement à la mode il y a un peu moins d'un an. Le réseau social emblématique que même les hommes politiques s'étaient sentis obligés d'investir lors des élections présidentielles, et toutes ses promesses économiques, ses promesses d'une nouvelle "nouvelle économie", les questions éthiques sur la vie privée. Des jolies questions de fond, doublé d'une mine pour journalistes en quête de sujets technologiques et modernes.

Je ne sais pas trop où en sont les choses en France, et je peux dire que l'Allemagne me semble totalement étrangère au phénomène. Les Allemandes seraient-ils réfractaires aux attaques de vampires, aux vidéos stupides et aux photos de classe de primaire qu'un fâcheux ancien camarade se croit forcé de partager avec tous ses amis ?

Car les utilisateurs de Facebook tombent vite dans une fréquentation caricaturale du réseau, réduit à ses jeux en flash et ses tests dignes des magazines cheap. Ce qui confortent dans leur position tous ceux qui prennent de haut cette mauvaise habitude moderne et jeune, coupant toute communication réelle, et éloignant profondeur, lecture, culture et réflexion.

Pour ma part, jái une certaine tendresse pour Facebook. Les grandes prises de position sur le modèle économique du réseau et sa croissance m'ennuient passablement, et me paraissent occulter l'utilisation réelle de Facebook et ses possibilités. Mais de nombreux petits détails me semblent très séduisants, par delà les retrouvailles électroniques que j'ai pu réaliser avec les 96 amis de mon réseau.

Les applications iRead et Flixer m'attirent ainsi particulièrement. Elles permettent de recenser les livres et les films vus, de leur donner une note sur une échelle de 5 étoiles, et de laisser un commentaire. Ces deux applications me permettent d'assouvir un vieux fantasme d'amateur de culture, à savoir tenir une base de données de mes lectures. Je m'astreins ainsi à tenir à jour toutes mes lectures et tous les films vus, et tente d'ajouter une commentaire pour chacun. Cela m'a d'ailleurs valu un sympathique message sur mon "Wall", de la part d'une amie bibliothécaire. Elle s'est dite impressionnée par ma régularité dans l'écriture de ces commentaires.

Bien entendu, cette régularité dot beaucoup à mon séjour en Allemagne, où mes loisirs ne se voient pas souvent occupés par les sorties entre amis. Du temps pour soi et donc du temps pour écrire, et ces petits commentaires me semblent un agréable défi d'écriture et d'analyse de lecture : comment écrire rapidement un commentaire intéressant en 500 caractères, soit à peine plus de 3 SMS ?

Cette démarche est donc assez similaire à celle de ce blog, une écriture régulière et rapide, avec ses défauts et parfois, ses petites trouvailles sympathiques. Ainsi, je pense qu'il peut être intéressant de présenter ici certains de ces courts commentaires, en groupant les livres similaires.

Première épisode, avec quatre livres français des années 50 - 60. Des classiques contemporains, si l'on peut dire, piochés dans les rayons de l'Institut Français de Düsseldorf.

La peste - Albert Camus (1947)
La peste surgit et c'est toute une ville qui voit ses habitudes bousculées et sa résistance mise à l'épreuve. Les étapes s'enchainent presque méthodiquement, permettant une analyse profonde des caractères et des réactions humaines. Si les grands sentiments se voient convoqués, l'indigestion ne guète pas le lecteur, toujours prêt à se délecter des tirades lyriques et à pardonner les rares passages trop édifiants. Le vertige face à cette crise est trop troublant, il pousse la lecture toujours plus avant, horrifiante, fascinante, et magnifiquement littéraire.

Les Gommes - Alain Robbe-Grillet (1953)
Une banale intrigue de roman noir, plantée dans une morne ville de province. Les archétypes sont là, le tueur raté, le complot, le commissaire, l'agent secret, mais l'essentiel n'est pas là. La finesse du style fait peu à peu décoller l'ambiance et les interrogations des personnes, et rendant cette promenade plaisante.

Les Fruits d'Or - Nathalie Sarraute (1963)
Vie et mort d'un buzz littéraire. Avec une certaine délectation, Nathalie Sarraute brode la carrière d'un livre fictif, présentée à travers les discussions qu'il génère. Du "Ce qu'on a écrit de mieux depuis 20 ans" à "Mais vous en êtes encore là ?", en passant par "Oh, cette platitude, c'est fait exprès". Certains pourront rester perplexes face à ce sujet, mais les amateurs de critiques artistiques se régaleront des scènes, du rythme et de l'élan général.

Vendredi ou les limbes du Pacifique - Michel Tournier (1967)
Michel Tournier revisite le mythe de Robinson Crusoé pour en explorer les aspects philosophiques : solitude et communication, importance du travail, rapport à autrui... L'approche très découpée et presque théorique m'a dérouté, portée par un vocabulaire riche mais un style plutôt neutre. Puis quelques splendides passages plus poétiques m'ont séduit, m'aidant à adhérer au projet. Ainsi, malgré mes réserves stylistiques, j'ai pris beaucoup de plaisir à explorer ce roman profond.

2008/06/09

Anniversaire en solitaire à Düsseldorf, mais tout de même avec Pérec et Wes Anderson

Le soleil ne brille pas tellement sur Düsseldorf, mais je profite tout de même de ce samedi après-midi en terrasse d’un café. Mon cahier est ouvert devant moi pour prendre quelques notes, et, juste à côté, un vieux numéro des Cahiers du Cinéma emprunté à l’Institut Français. Je sirote une Alt Bier, commandée sans hésitation, Düsseldorf oblige, même installé à cette terrasse de pub irlandais qui diffuse un match de cricket. Le cadre pourrait être plus allemand, mais je ne veux pas m’éloigner de la place de la mairie, où se produit une fanfare.



Presque comme chaque week-end, cette place accueille une petite scène, toujours placée dans le même coin, aux côtés de quelques stands de boisson. La réunion de cette semaine n’est pas de grande envergure, seulement deux stands de bière entourés d’homme en uniformes vert, portant médailles et cheveux gris. L’ambiance s’écoule bon enfant, tout simplement, sans folie extrême, mais à mon arrivée sur la place, la fanfare jouait une version cuivrée de « Comme d’habitude ». Je n’allais pas bouder mon plaisir, particulièrement le jour de mon anniversaire.




Faute d’amis disponibles pour faire la fête, j’ai décidé de déguster paisiblement mon samedi d’anniversaire par une longue flânerie à Düsseldorf. Mes envies de fête à domicile se sont noyées doucement dans l’indisponibilité de tous mes camarades allemands, éparpillés entre fêtes étudiantes, voyage automobile vers le Maroc, ou mutisme pur et simple. L’amertume de la situation n’a pas persisté plus de quelques minutes et d’une paire de portes claquées nerveusement. L’anniversaire tombe un samedi cette année, et l’occasion est manquée pour une fièvre sans limite ? Qu’importe, je gambade en souriant le long d’avenues égaillées de jolis plaisirs.

J’ai ouvert quelques cartes ce matin, un paquet reçu dans la semaine. J’ai sauté dans un train vers Düsseldorf, pour me régaler d’un copieux petit déjeuner dans une luxueuse chocolaterie. Croissant, deux toasts et un brotchen, un œuf dur, trois sortes de confiture, et un exemplaire tout frais de Libération. Pas de raison, même solitaire, de ne pas prévoir quelques jolis repas, dimanche je compte mijoter des ravioli frais avec des courgettes, des fraises pour le dessert, et je dois acheter une baguette en rentrant. Peut-être aussi un généreux cornet de glace en flânant sur la Königalee. Et surtout, une grande ration de nourriture culturelle, piochée à l’Institut Français. Deux valeurs sûres musicales en CD, trois DVD d’auteurs reconnus pour ma cinéphilie, deux romans des années 50 choisis après un long parcours des rayonnages, et cette lecture des tranches verticales est elle-même réjouissante. Sans oublier les deux numéros des Cahiers du Cinéma, que je feuillette et déchiffre sous un parasol aux couleurs Guiness.



Exquis et tranquille samedi d’anniversaire, et d’ailleurs, coïncidence, la fanfare éructe un « Happy Birthday » énergique. Je laisse doucement couler la dernière gorgée de bière, jetant un œil à mes voisins de terrasse, deux quarantenaires aux fish and chips luissants.
Un peu plus tôt, chez le chocolatier, les amateurs de petits déjeuners appartenaient à des tranches d’age similaires.

Trois sortes de confiture, un journal, et une dernière gorgée de bière.

Suis-je en train de tendre clairement vers l’esprit de Philippe Delerm ? La question m’inquiète, je laisse sur place la fanfare et les adorables cloches qui tintent tous les quarts d’heure. Philippe Delerm et sa première gorgée de bière, tous les petits plaisirs du quotidiens en courts textes, posés côte à côte, une poésie facile qui ne m’attire pas, une recette d’écriture qui ne me paraît pas très ambitieuse. Des tranches courtes et un doux ton vaguement nostalgique, une démarche dont la modernité me semble lointaine ou datée, comme un catalogue de la France de Rafarin, un peu sépia et nostalgique, le bon sens jusque dans les goûts, une éloge de l’authenticité et du vrai savoir-vivre. Ai-je mis les deux pieds dans une telle attitude ? Mais mon blog parle-t-il d’autre chose ?

Je marche dans les rues piétonnes de l’Altstadt, vers la Königalee, cherchant à me perdre dans un jeune magasin de fringues où flottera une techno basique, une rupture de ton. Mais je n’ai pas bifurqué à temps, je découvre une petite rue inconnue, et, surprise, un disquaire. De jolis vinyles s’affichent au mur, appels à collectionneurs, ces vieux exemplaires de punk allemand, cet Amon Dul II à 75€ ou ses six albums de Joy Division pas tous réédités en CD. Je plonge dans les bacs où les CD sont en minorité, pianote dans les occasions, et ressort avec deux jolies trouvailles. Le tout récent album de Nôze, électro français ici en version « For promotional use only », et le premier album d’Echo & the Bunnymen, de la franche new wave basique et précoce. Mon reflet dans la vitrine me sourit, avec son imperméable jaune vif et son T-shirt de marque de bière.

Oui, je collectionne les détails et les petits snobismes, mais je ne me delerme pas, je pense, je me sens plus proche de Jim Jarmusch, de Wes Anderson, de Georges Pérec. Jim Jarmusch, qui proclame un amour équivalent entre les grands classiques et les avant-gardes les plus pop, le punk et les grands maîtres du Noir et Blanc. Wes Anderson, qui colore ses films d’un fétichisme pop, une minutie des costumes et des petites phrases, dont le spectre va de Renoir le réalisateur à la new wave débile de Devo. Georges Pérec, qui accumule les détails et les listes réalistes jusqu’à la folie, mais une accumulation de détails mis en mouvement, pour construire des fictions où flotte une profonde fantaisie, pour rendre compte sans nostalgie de son époque.

Dans le train qui me ramène à Duisburg, je ne suis pas mécontent de ce dernier cadeau d’anniversaire. Citer Jarmusch, Anderson et Pérec comme ça, à partir de trois sortes de confiture et d’une dernière gorgée de bière. Je peux me replonger dans les Cahiers du Cinéma et leur analyse sur Spielberg.

Mais, depuis quelques minutes, ma banquette vibre en sursauts espacés. Le voyageur derrière moi a le hoquet, et celui-ci résonne même souvent sonore et bouche ouverte.

Je serre les dents un instant. Puis saisis mes affaires et plonge dans la voiture suivante. Derrière la vitre, le soleil s’est levé, la grisaille et la fraîcheur se dissipent. Une fois à Duisburg, je vais aller me promener au bois en chantant Hercules & Love Affair, et peut-être même m’allonger quelques instants entre les arbres.