Changement d'identité pour un bavard
A peine une dizaine de messages postés et mon nouveau blog change déjà de nom : "Le cahier d'un bavard d'art" devient "Le cahier d'un bavard d'oeuvres".
Finis la passion folle et les grandes confidences - les coups de chaud passagers.
Une tendresse régulière, suite d'affections, collier de détails de voyage. . . . . . . . . . . . . . Un état d'esprit.
A peine une dizaine de messages postés et mon nouveau blog change déjà de nom : "Le cahier d'un bavard d'art" devient "Le cahier d'un bavard d'oeuvres".
Une pointe à droite de l'embouchure du canal Rideau, pointe surplombant la rivière et lançant le pont Alexandra vers l'autre province, vers Gatineau et le Québec. Tout en bas, la rivière, donc, et de l'autre côté, un peu plus haut, la colline du Parlement, son architecture aimantant l'appareil photo, provoquant les rêves fous de cartes postales.
Panorama superbe quand le ciel s'est peint tout le corps en bleu clair et lumineux.
Et juste posée là, quelques rangées de gradins et une scène de théâtre. Totalement ouverte sur le décor alentour, le Parlement pour seul fond de scène. Scène certainement associée à la Galerie Nationale d'Art toute proche, mais qu'il doit être agréable de goûter un spectacle dans un tel cadre !
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Libellés : .théâtre, 2008.08 Canada, lumière, Ottawa, Parlement
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Libellés : .ce que je mange, .théâtre, 2008.07 Sud, Avignon
Jeudi dernier, jour des sorties cinéma en Allemagne, j'ai découvert un terme allemand pour "cinéma d'Art et d'Essai" : Filmkunstkino. Ainsi, à Düsseldorf, il existe sept petites salles diffusant des films un peu plus choisis que ceux qui constituent l'ordinaire des multiplexes allemands. Ces salles proposent même une page internet, pour ne rater aucune séance en version originale.
Alors, entendons-nous bien, ces sept salles ne tissent pas un petit quartier latin au bord du Rhin. Les films restent majoritairement récents et américains, rarement en version originale, et certains laissent perplexes, comme "U2 3D" : magnifique projet artistique que la retranscription 3D d'une tournée du plus grand groupe rock du monde... Mais seules ces salles diffusent des films comme "I'm not there" ou "There will be blood", films américains pour festivals internationaux dont la diffusion allemande laisse rêveur. Et puis, miracle, certains films ont droit à une séance en avant-première en version originale. Mieux que rien, mais Paris reste loin.Mais une des salles de ce réseau se démarque, le Black Box. Intégrée au Musée du Cinéma, elle propose régulièrement des films français, espagnols, italiens, deux ou trois par langue et par mois. Son cadre lui-même est des plus charmeurs, puisque le Musée du Cinéma est bâti sur les bords du Rhin, dans l'Altstadt, avec à ses pieds un bassin où flotte un voilier. Des cafés et des magasins de bibelot sont nichés dans les immeubles modernes qui entourent ce bassin, en faisant un lieu de promenade sympathique, ce qui agrandit le sourire en foulant les pavés qui mène au Black Box.
Et le sourire est particulièrement vibrant ce dimanche, car cette première visite au Black Box ne fait pas les choses à moitié. Il s'agit en effet d'aller voir le film "Molière" réalisé par Ariane Mnouchkine en 1978. La troupe du Théâtre du Soleil sur grand écran pendant 4h20, avec Philippe Caubère dans le rôle titre. Pour avoir entendu Caubère raconter le tournage de Molière dans une de ses improvisations, au Festival d'Avignon, je suis très curieux de découvrir ce film, et l'ironie est grande d'effectuer cette découverte dans une ville que je suis loin d'associer à mes plus grands souvenirs cinéphiles.
La salle du Black Box est mignonne, une douzaine de rangées étirées devant un écran, un orgue et un piano, et nous sommes 17 spectateurs ce dimanche. Je n'écoute pas les paroles d'introductions prononcées en allemand, puis le DVD est lancé. Joie d'une séance cinéphile en Allemagne, excitation de voir ce fameux "Molière", prudence face à la durée de plus de 4h, goût rarement prononcé pour les reconstitutions en costume : force est de constater que j'ai eu du mal à rentrer pleinement dans ce Molière tant attendu depuis jeudi dernier. La première heure m'a paru longue, plutôt agréablement filmée, mais sans véritable folie de jeu, d'approche, de point de vue, de reconstitution. Un gamin de dix ans marchant dans la boue, lançant des pommes à des fiacres ou glissant des boucles dans ses boucles pour être cajolé par sa mère : c'est autre chose qu'un blockbuster ou qu'un DVD sur ordinateur, mais encore ?
Mais il est également agréable de laisser un film gagner peu à peu son estime, et une splendide scène de carnaval a entamé ce travail de conquête. Quelques minutes auparavant, une poignée de dévots costumés à moustache discutaient longuement dans un bureau et je soupirait, mais là, voici toute une foule de masques, de cris, d'énergie, une caméra qui flotte doucement et une folie communicative, une beauté troublante, et de magnifiques insertions symboliques, comme cette énorme charrette remplie de branches enflammées, qui sème ses douces flammettes sur le chemin en Petit Poucet embrasé. Voici l'enthousiasme du Théâtre du Soleil, voici sa vie.
Dès lors, la suite a été de plus en plus agréable, les passages les plus narratifs faisant progressivement sens à mes yeux, moins utilitaires, et surtout, une magnifique collection de grands moments s'est construite peu à peu, entre trouvailles visuelles et superbes instants de théâtre. Des acteurs perchés sur une scène qui flotte sur la prairie, emportée par le vent. Un Molière masqué et bouffon seule en scène, face au roi. Une douce répétition du Tartuffe, comme un tête-à-tête, où Molière fait entendre délicatement la langue qu'il assemble. Un mariage arrangé célébré à l'église, dont la différence d'age et la violence sourde touchent terriblement. Un repas bruyant, enjoué, chahuteur, et qu'une parole suffit à rendre silencieux et grave. Et surtout, la mort de Molière va longuement flotter dans ma mémoire par sa construction géniale, montée d'escalier entrelacée en boucle avec des souvenirs, instant dilaté par les comédiens qui finissent par courir sur place.
Ainsi, cette après-midi, par-delà ma découverte d'un cinéma sympathique à Düsseldorf, j'ai eu la joie d'assister à une déclaration d'amour au théâtre, doublée d'une belle déclaration d'intention : faire du théâtre un reflet de son époque, un engagement jusque dans la forme. J'aurai pu plus mal tomber, pour un premier Filmkunstkino, non ?
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Libellés : .films, .photos, .théâtre, 2008.03 Allemagne, Düsseldorf
Tu ne cuiras point le veau dans le lait de sa mère
Ni ne feras tourner l'oeuf mayo dans la cuillère
Debout sur des cantines métalliques, les comédiens tapent des pieds pour soutenir le rythme de cette folle chanson alimentaire, accompagnés des cinq musiciens présents sur scène, et voici une nouvelle scène fascinante et énergique de cette Opérette Imaginaire. Mon voisin ne retient plus ses larmes de rire.Cette Opérette, c'est un acte seulement de l'Opérette Imaginaire, la pièce écrite par Valère Novarina, mais un acte dont la richesse des propositions réjouira le spectateur imaginatif, celui acceptant la perte de repère proposée. Huit comédiens aux noms abstraits, prononçant des paroles entre philosophie et absurde, une sorte de non-sens dans son entendement le plus brut : un texte où aucun sens ne se révèle de manière immédiate, où le sens se construit dans l'imaginaire du spectateur. Les comédiens prennent le public par la main grâce à leur énergie, le plaisir magnifique qu'ils dégagent et les multiples inventions qu'ils proposent euphoriques. Mais le spectacle se construit dans l'engagement du spectateur, l'histoire qu'il assemble lui-même en posant côte à côte les émotions qui jaillisent.
Marie Ballet et Jean Bellorini, les metteurs en scène, disent ainsi dans le programme : "Cette profération court-circuite toute approche intellectuelle pour ne laisser place qu'à l'ivresse du jeu. C'est l'imaginaire qui ici est mis à nu"Cette Opérette donc donc être abordée avec la prudence euphorique d'une première prise de LSD. Se laisser surprendre positivement par l'absence brutale de compréhension qui surgit des première minutes, ces personnages improbables proposant un texte sans queue ni tête, énumérant des lieux imaginaires tout en pompant un accordéon silencieux. Surprise, prudence, qu'il faut savoir accepter sans se crisper : à trop se focaliser sur l'interprétation, on perd de vue le rythme et la vie de l'ensemble, et l'angoisse bloque toute enthousiasme immédiat. Laissons venir les couleurs et les sensations, laissons surgir les visions fugaces, et le voyage devient doux, plaisant, insoupçonné. Et les premiers vers de Tomorrow Never Knows disent-ils autre chose ? "Turn off your mind, relax and flow downstream. This is not dying".
Une fois réglé sur cet entendement pointillé, la succession de visions peut effectivement conduire à une profonde ivresse théâtrale. Les chants de groupe succèdent aux duos surprenants, qui s'encadrent d'annonces de chansons improbables, de suicides collectifs à l'énergie de cour de récréation, et ici, les balerines peuvent très bien se passer de danser pour simplement réciter les pas de leur partition. On ne comprend pas grand chose précisément mais l'on se régale, si l'on ose, de ce groupe magnifique, ces comédiens qui se transmettent tour à tour l'avant-scène et la folie du texte.
Chaque scène construit rapidement ses situations et ses images magnifiques, et quand, quelques jours plus tard, on tente de partager son enthousiasme, son émerveillement, son dépaysement ou même sa perpléxité, il est presque impossible de transmettre la tonalité générale du spectacle à son interlocuteur : bon sang, comment évoquer avec justesse la cohérence qui se dégage de l'ensemble, quand un romancier infini nous lit son roman pendant 16 minutes, et que juste avant, la neige tombait sur scène au son étrange d'une scie ? A première vue, on aime l'Opérette pour ses éléments séparés, même les spectateurs les plus réfracteurs trouveront bien une scène à leur goût, je pense. Mais on se rend compte que le flot d'ensemble à son importance, comme pour un album rock cohérent, où les chansons tirent un poids supplémentaire de leur enchaînement.
L'Opérette doit donc s'aimer en gros et en détails, dans sa fantaisie la plus débridée comme dans ses instants les plus simples, et en restant à l'écoute de ses propres associations d'idées. Ainsi, à côté des monologues déments et des chansons de groupe débordantes d'énergie, mon passage préféré est certainement ce duo intimiste entre le Valet de Carreau et sa future épouse. Ils doivent attendre un an pour se marier, et pour supporter l'attente, se prêtent des parties du corps. A mes yeux, il se dégage une profonde tendresse de ces amants évoquant un pancréas, par la beauté de la mise en scène, mais aussi, certainement, pour l'écho avec une scène de l'Ecume des Jours :
- Je t'ai déjà dit que je t'aime en gros et en détails.
- Alors, énumère.
L'Opérette - Un acte de l'Opérette Imaginaire, de Valère Novarina
Compagnie Air de Lune, mise en scène par Marie Ballet et Jean Bellorini
Théâtre de la Cité Internationale (75014) du 14 janvier au 12 février 2008
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23/09/2007 - Théâtre Nanterre-Amandiers
Le Roi Lear, mise en scène par Jean-François SivadierMerci Libération !
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Libellés : .théâtre
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On dit que le mieux est l'ennemi du bien, et parfois, c'est vrai, tu sais.
Pourquoi cette après-midi a-t-elle été so British jusqu'au bout, ne pouvait-elle pas laisser de côté un de ses aspects ? Tout s'était étonnamment assemblé, comme je te l'avais dit, la troupe du Globe en tournée à Oxford juste la semaine où je m'y trouvais, un rêve d'amateur de théâtre qui prenait forme. Voir Romeo & Juliet en anglais, c'est beau, présenté par la troupe du Shakespear's Globe Theatre, quelle chance, et le tout servi sur un plateau au coeur d'un College d'Oxford, mazette. Concentré d'Union Jack à l'heure du thé.
Don't worry, it won't rain, la veille dame derrière nous avait l'air tellement sûr d'elle.
Et
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Libellés : .photos, .récit, .théâtre, 2007.08 UK, voyages
23/08/2007 – Le Roi Lear – Cour du Palais des Papes – Avignon
Fermer les yeux une fois encore, juste une minute, ou deux. Laisser couler la musique des mots dans l’ombre, cette fluide et jeune traduction d’une langue splendide, un fond, un air qui se déroule sans que je le comprenne totalement, mais la parole théâtrale reste agréable abstraite par ses beautés rythmiques. Flottement d’avant le sommeil. Au milieu d’une foule.
Soulever les paupières
et
Saisi par la force des tableaux sur la scène, couleurs, présences, espace. Espace, y a-t-il espace théâtral plus puissant ?
Vivre la soirée en flashs impressionnistes, en saisissements, intenses, en sensations éparses. Par la grâce du spectacle reçu, et la force surprenante du décor, le décor dans sa plus vaste expression, le décor de ma soirée depuis l’attente d’avant spectacle jusqu’à la marche nocturne enivrée pour rentrer. Je vis de nouveau une grande soirée de théâtre car une soirée intense et totale et fascinante.
Assis à 20h sur l’esplanade jaune, et j’écris face à un horizon de foule et de théâtre de rue, et, au loin, la présence éclatante du Palais sous le ciel sombre.
Puis une queue plus excitante qu’une simple file, au plus près des pierres anciennes aux teintes sages, prenant place dans ce vaste groupe de spectateurs passionnés, toute une vie et une authenticité, culturelle, architecturale, canalisées par quelques barrières vauban.
Et attendre encore sur l’escalier de pierre, près des pavés et d’une lourde porte de bois, et glisser doucement dans un palais.
Un temple investi par des entrelacs d’échafaudages, terribles poutres métalliques et chemins de planches qui zigzaguent, le squelette à panneaux et numéros d’entrées au milieu des limites d’une cour grandiose.
Des couloirs et des arcades jusqu’à des toilettes presque incongrues, envahies par une longue file féminine. Petite galerie vers les sanitaires où l’on ne passe qu’à deux de front, et où on ne passe alors qu’à un car les femmes attendent nombreuses. Difficile de sortir donc car les hommes se pressent de rentrer, cela va bientôt commencer, et ils proclament leur Pardon pour s’infiltrer, mais au bout de trois, je refuse ce pardon d’un coup d’épaule, pardon, non, laissez-moi sortir. Ce doit être l’excitation.
Rang ZD sur le bord, côté jardin. Trentième rang, et deux seulement derrière moi.
Mais quelle aspiration de l’endroit.
Pente forte des gradins bondés
Toute une largeur de scène dépouillée
simple rectangle rouge d’étoffe
et quelques personnes debout
Et derrière
Toute la verticalité d’un mur de pierre
à peine percé de quelques fenêtres sombres ou projecteurs
et retenir son souffle
Malgré une douce lassitude, la fatigue d’un festival. Il faudra picorer, mais picorer enthousiaste.
Une vague d’exclamation sur toute la surface du public devant moi. Ca commence ? C’est le début d’une pluie fine, quelques minutes avant les trois coups.
Les silhouettes se lèvent, la masse de foule ondule en toile imperméable, capuches et parapluies, et se déforme, monte peu à peu pour se mettre à l’abri. Je suis haut, mais je fais partie des deux ranges abrités par une planche.
La météo locale prévoit trente minutes d’averse, le spectacle sera donc reporté d’au moins trente minutes, restez dans les parages, résonne un haut-parleur. Et ils se décident enfin à ranger la toile rouge sur la scène, déjà parcourue d’éclats humides pendant que tout le monde monte vers les rangs élevés qui tremblent.
Prendre des photos des parapluies au flash, puis fermer les yeux, profitant du temps mort.
Au bout de quarante minutes, le tremblement métallique se fait redescente et réinstallation, face aux planches de bois sombre d’imprégnation, de la large tenture rouge luisante.
Tout sur scène peut commencer, et commence vite et brutalement !
Car le coup de théâtre est instantané, la tension immédiate, la déstabilisation surgit initiale et la pièce découle toute entière de ce nœud d’intrigue au premier regard. N’en savoir rien auparavant, et j’en prends conscience surpris, peu à peu, incertain, face au défilé de couples isolés sur le grand carré rouge. Le Roi Lear découpe son royaume et distribue par chantage d’amour filial, et l’estrade en pente tendue de rouge dessine une carte immense aux vagues de vent, où les puissants du monde se tiennent debout et seuls chefs.
Et survient ce rien. Le rien évoqué avec respect et émerveillement par les critiques, les metteurs en scène, les connaisseurs du théâtre. Un rien pivot de pièce.
Que peux-tu dire à ton roi, pour montrer que tu m’aimes plus que mes sœurs ?
Rien.
Toute la sécheresse fascinante d’une réponse honnête et abrupte.
La royauté bascule, la mascarade, la cour, les personnages s’agitent tout autour du carré rouge, ils apparaissent même descendant les allées des gradins, élargissant encore cet espace de jeu immense. Le jeu s’infiltre partout, et qu’importe si on l’entend mal. Les perles visuelles commencent à s’enfiler le long du fil nocturne, même si certaines s’éloignent parfois de mon esprit fatigué.
Des robes en vase de velours épais retournés.
Des pages qui courent, s’agitent, courent, se pressent sur toute la longueur, sauts, se pressent, petits bons, et tournent, pour bientôt revenir après avoir fait le tour.
Et un bâtard. Et un traître. Et un demi-frère en fuite.
Le rectangle de bois incliné révèle ses trappes où les coureurs plongent et d’où les chasseurs surgissent. Quel émerveillement.
Le roi envoie son émissaire et il se dispute et se fait emprisonner, monte au ciel hissé par ses chaînes, il flotte par-dessus la scène, tourne en tout sens et tête en bas, léger, fragile et magnifique.
Débarque le fou du roi sur une scène dépouillée, le roi à jardin et un homme à cour, rien de plus, et le fou soutient de longues minutes une scène euphorique en répétant simplement ça va, ça va au roi, ça va, ça va, variations sur les ça va, ça va au public, ça va aux acteurs, ça va, ça va, ça va au mur vertical.
Mais le roi glisse seul, sans plus aucune terre, ni pouvoir, une couronne juste posée sur la tête mais en simple couvre-chef. Les filles l’abandonnent même, aucun toit pour l’accueillir, la nuit, et le voici flottant dans la nature dépouillée, quelques planches de bois penché sans tour, avec un fou pour toute suite. Ils marchent instables, les pieds titubant, et ils ne parlent plus sous la tempête qui approche. Ils soufflent. Grognent. Doucement, puis explosent peu à peu. Ils sont la tempête, ils hurlent le tonnerre extatique, transe de folie, déchaînée, ils appellent la foudre et la font claquer en raclements déments de gorge.
La folie invoquée dans la furie.
Le roi perd pied et d’autres également, un fils légitime en fuite prétendant l’idiotie, se cachant derrière les cendres étalées sur son corps et son torse, faussement hébété.
Et son père qui le chassait se trouve pris lui aussi dans le complot, accusé de trahison maintenant. Il pourchassait son fils et on le capture, et l’aveugle, lui transperçant un œil, puis l’autre malgré les interventions, torture en plein centre de la scène. Gloucester nouvel aveugle hurle et déambule, pantin branlant, trébuche dans un dédale, des montagnes, échafaudages, scène déstructurée en obstacles, il tombe dans le vide bras tendus et on le rattrape en bas, et il repart, tombant encore. Une danse mécanique et sans vue sur les largeurs de la scène quand les autres dialoguent encore.
Voici l’entracte.
Depuis une demi-heure des personnes quittent leur place, craignant certainement un spectacle sans coupure. Ils se lèvent par un ou deux, montent vers le haut, tout en haut, et une ouvreuse doit les poursuivre pour les guider vers la bonne sortie. Leurs pas font résonner les planches quand ils empruntent l’allée devant les plus hautes places, la mienne, leurs têtes zébrant le spectacle sur scène.
Mais beaucoup restent, éparpillés sur le pas du Palais, petits groupes posés dans l’ombre sur les pierres aux arrêtes rondes, en surplomb d’une esplanade vide à une heure du matin. On croque un biscuit, discute la mie en scène et ce travail qu’on apprécie, en songeant à cette couverture bleue qu’on va saisir même si le vent s’est calmé depuis le week-end. Je vais encore fermer les yeux, mais tous les grappillages vont être délicieux.
Alors on s’assoit gourmant pour la reprise, la laine bleue étendue sur les genoux, et on sourit, ravi de redécouvrir la scène de m-ième rang, merci aux fuyards de l’entracte. Les comédiens sont plus grands et offrent de nouveaux détails dans cette nouvelle perspective.
La batterie plus visible, la musique qui se déplace au grès des scènes sur les estrades de l’ancien plateau divisé en parts. Et les parts se déplacent même, elles roulent et le plateau ainsi respire et danse de ses échafaudages. Il sait se dépouiller pour offrir la force complète et nue de son espace large et immense.
Deux hommes à pas prudents, toutes petites avancées en se tenant, un précipice tout près, un ravin, la falaise, la tension de mouvements minuscules au cœur d’un plateau bien solide, et ils marchent sur leur fil en murmurant, en micro apartés. Gloucester veut se suicider. Guide-moi à la côte. Il écarte l’autre, son fils, qui joue le jeu, qui l’a sauvé en le menant au milieu d’une plaine. Les bras écartés pour garder l’équilibre jusqu’au bout, au bord de l’abyme supposée, imaginée, espérée, Gloucester va sauter dans le vide mais c’est un plateau solide et il ne risque rien, même pas le personnage, en fait, mais quelle grandeur peut prendre un aveugle au centre d’une si grande scène dans l’ombre.
Gloucester vit donc encore.
Et se trouve aspiré dans la bataille, poupée molle à nouveau ballottée sous les chars des combattants et généraux qui se chargent en musique, et la scène s’anime de tout côté, des tréteaux mobiles et corps traçant des figures, et si, à la fin, certains meurent étendus sur des draps rouges, le couronnement dans la pièce appelle des vagues d’applaudissements pour saluer toute cette série de tableaux.
Et tous glissent dans le fantôme gris des rues de trois heures du matin en souriant.
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Libellés : .photos, .récit, .théâtre, 2007.07 Sud, Avignon, fatigue, France
samedi 21/07/2007
Angels in America I & II (Tony Kushner).
mis en scène par Krzysztof Warlikowski, en polonais surtitréAssis les yeux fermés au cinquième rang, il est une heure du matin.
Assis au P-ième rang, une couche de vêtements en moins, il est 23h.
Ou dans l'ombre d'une rue presque vide, totalement silencieuse, à 3h.
Tant de mouvements intérieurs durant la soirée, grande expérience, et néanmoins, je commencerai toujours mon récit, assurément, en parlant d'
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Libellés : .récit, .théâtre, 2007.07 Sud, Avignon, fatigue, France, j'suis snob
21/07/2007 10h
Un pont de l'Europe à deux voies qui aspirent, narines asymétriques, la gauche hoquettent, bouchée par à-coups, et le flot plonge vers le centre par petits pas retenus. Succion légère sans fluidité, on arrive mais le feu ne lâche personne dans l'espace libre autour des remparts, aucune prairie ouverte et infinie aux espaces battus par le vent aride. Chacun à son tour. Péage implicite. De facto. Ne soyez pas excessivement enivrés. Encore quelques instants avant la promenade à pieds au milieu des affiches.
Le parking du Leclerc pour la déposer facilement car le soleil ouvert et tombant droit vaut mieux que les longues circonvolutions.
Et les rues à pieds enfin.Les panneaux de carton sur les poteaux suspendus, les panneaux et panneaux sur les grilles et clôtures et les rideaux de fer descendus des commerces inactifs. Les mêmes couleurs et les mystérieux, trop souvent tristement évidents. Faciles et racoleurs. Mais un certain bruit de fond visuel, fanfreluches dessinant les espaces tachetés et les tentures scéniques de la rue, parade immobile, longs rubans ficelés en grappes.
Retrouver l'atmosphère d'un îlot aux pierres beiges maquillé à grands traits de pinceaux surchargés.
Avant même les grands espaces centraux.
Les grands cinémas redevenus théâtres, les affiches présentant des acteurs qui parleront vivants et non péliculés, des box offices de théâtre. Les garçons aux cheveux peut-être plus longs et les filles portent des robes aux couleurs tendues, acides et géométriques, de l'étoffe ample et des mèches souvent éparpillées et presque centrifuges, les abords d'écoles d'art et de littérature déversés dans toutes les places et terrasses de café. Du rose à parapluies aux mouvements décomposés éparpille les tracts à la même teinte unie, des imitateurs et collègues tout le long de l'avenue aux petites bornes vertes, et la grande place tout au bout.
Les distributeurs répétés à papier glacé et les automates à la monnaie nécessaire répandent leurs coupures aux longues queues qui défilent.
Le rythme vers les vastes espaces à la foule à ciel ouvert.
La place de l'hôtel de ville en tables et chaises et auvents sans interruption, comédiens glissés dans les allées qui dansent et déclament pour que l'on conserve leur tract publicitaire. Des pavés et vieilles pierres et un comique belge en chaise roulante, on pousse jusqu'au Palais des Papes et l'esplanade en pente, et le bureau du off, aux lourdes brochures de trois cents pages surchargées de photos, de dramaturges, de compagnies, de descriptifs élogieux et positifs aux messages similaires. Ainsi qu'un plan gris à numéros de 1 à 110 dans des cercles rouges.
Des voyelles aux formes de velours noir et couleurs franches chantent sur le parvis car elles sont les plus belles.
Malgré la disparition de leur camarade u.
A l'ombre à un croisement, posé un à café, combiner son programme à la musique des noms reconnus et des petits conseils. Dégustant une glace au pain d'épices et un jus d'ananas pressés du jour, aux morceaux généreux. Recevoir sans même bouger des flyers encore et encore, car les comédiens se faufilent entre les tables, et la pile s'enrichit sans effort avant de rejoindre bientôt une autre corbeille. Des échasses et des pattes de loup bondissantes passent, des soeurs accordéonistes épileptiques et rouges, une file indienne au murmure bégayant, cheveux gras.
Never ending spool où tout le monde distribue du théâtre à une foule qui en parle car venue dans ce but.Mais les bouquinistes proposent également de jolis trésors.
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