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2007/08/23

Shakespeare Avignonnais

23/08/2007 – Le Roi Lear – Cour du Palais des Papes – Avignon

Fermer les yeux une fois encore, juste une minute, ou deux. Laisser couler la musique des mots dans l’ombre, cette fluide et jeune traduction d’une langue splendide, un fond, un air qui se déroule sans que je le comprenne totalement, mais la parole théâtrale reste agréable abstraite par ses beautés rythmiques. Flottement d’avant le sommeil. Au milieu d’une foule.

Soulever les paupières
et
Saisi par la force des tableaux sur la scène, couleurs, présences, espace. Espace, y a-t-il espace théâtral plus puissant ?

Vivre la soirée en flashs impressionnistes, en saisissements, intenses, en sensations éparses. Par la grâce du spectacle reçu, et la force surprenante du décor, le décor dans sa plus vaste expression, le décor de ma soirée depuis l’attente d’avant spectacle jusqu’à la marche nocturne enivrée pour rentrer. Je vis de nouveau une grande soirée de théâtre car une soirée intense et totale et fascinante.

Assis à 20h sur l’esplanade jaune, et j’écris face à un horizon de foule et de théâtre de rue, et, au loin, la présence éclatante du Palais sous le ciel sombre.

Puis une queue plus excitante qu’une simple file, au plus près des pierres anciennes aux teintes sages, prenant place dans ce vaste groupe de spectateurs passionnés, toute une vie et une authenticité, culturelle, architecturale, canalisées par quelques barrières vauban.

Et attendre encore sur l’escalier de pierre, près des pavés et d’une lourde porte de bois, et glisser doucement dans un palais.

Un temple investi par des entrelacs d’échafaudages, terribles poutres métalliques et chemins de planches qui zigzaguent, le squelette à panneaux et numéros d’entrées au milieu des limites d’une cour grandiose.

Des couloirs et des arcades jusqu’à des toilettes presque incongrues, envahies par une longue file féminine. Petite galerie vers les sanitaires où l’on ne passe qu’à deux de front, et où on ne passe alors qu’à un car les femmes attendent nombreuses. Difficile de sortir donc car les hommes se pressent de rentrer, cela va bientôt commencer, et ils proclament leur Pardon pour s’infiltrer, mais au bout de trois, je refuse ce pardon d’un coup d’épaule, pardon, non, laissez-moi sortir. Ce doit être l’excitation.

Rang ZD sur le bord, côté jardin. Trentième rang, et deux seulement derrière moi.

Mais quelle aspiration de l’endroit.
Pente forte des gradins bondés
Toute une largeur de scène dépouillée
simple rectangle rouge d’étoffe
et quelques personnes debout
Et derrière
Toute la verticalité d’un mur de pierre
à peine percé de quelques fenêtres sombres ou projecteurs
et retenir son souffle
Malgré une douce lassitude, la fatigue d’un festival. Il faudra picorer, mais picorer enthousiaste.

Une vague d’exclamation sur toute la surface du public devant moi. Ca commence ? C’est le début d’une pluie fine, quelques minutes avant les trois coups.

Les silhouettes se lèvent, la masse de foule ondule en toile imperméable, capuches et parapluies, et se déforme, monte peu à peu pour se mettre à l’abri. Je suis haut, mais je fais partie des deux ranges abrités par une planche.

La météo locale prévoit trente minutes d’averse, le spectacle sera donc reporté d’au moins trente minutes, restez dans les parages, résonne un haut-parleur. Et ils se décident enfin à ranger la toile rouge sur la scène, déjà parcourue d’éclats humides pendant que tout le monde monte vers les rangs élevés qui tremblent.

Prendre des photos des parapluies au flash, puis fermer les yeux, profitant du temps mort.

Au bout de quarante minutes, le tremblement métallique se fait redescente et réinstallation, face aux planches de bois sombre d’imprégnation, de la large tenture rouge luisante.

Tout sur scène peut commencer, et commence vite et brutalement !

Car le coup de théâtre est instantané, la tension immédiate, la déstabilisation surgit initiale et la pièce découle toute entière de ce nœud d’intrigue au premier regard. N’en savoir rien auparavant, et j’en prends conscience surpris, peu à peu, incertain, face au défilé de couples isolés sur le grand carré rouge. Le Roi Lear découpe son royaume et distribue par chantage d’amour filial, et l’estrade en pente tendue de rouge dessine une carte immense aux vagues de vent, où les puissants du monde se tiennent debout et seuls chefs.

Et survient ce rien. Le rien évoqué avec respect et émerveillement par les critiques, les metteurs en scène, les connaisseurs du théâtre. Un rien pivot de pièce.
Que peux-tu dire à ton roi, pour montrer que tu m’aimes plus que mes sœurs ?
Rien.
Toute la sécheresse fascinante d’une réponse honnête et abrupte.

La royauté bascule, la mascarade, la cour, les personnages s’agitent tout autour du carré rouge, ils apparaissent même descendant les allées des gradins, élargissant encore cet espace de jeu immense. Le jeu s’infiltre partout, et qu’importe si on l’entend mal. Les perles visuelles commencent à s’enfiler le long du fil nocturne, même si certaines s’éloignent parfois de mon esprit fatigué.

Des robes en vase de velours épais retournés.

Des pages qui courent, s’agitent, courent, se pressent sur toute la longueur, sauts, se pressent, petits bons, et tournent, pour bientôt revenir après avoir fait le tour.

Et un bâtard. Et un traître. Et un demi-frère en fuite.

Le rectangle de bois incliné révèle ses trappes où les coureurs plongent et d’où les chasseurs surgissent. Quel émerveillement.

Le roi envoie son émissaire et il se dispute et se fait emprisonner, monte au ciel hissé par ses chaînes, il flotte par-dessus la scène, tourne en tout sens et tête en bas, léger, fragile et magnifique.

Débarque le fou du roi sur une scène dépouillée, le roi à jardin et un homme à cour, rien de plus, et le fou soutient de longues minutes une scène euphorique en répétant simplement ça va, ça va au roi, ça va, ça va, variations sur les ça va, ça va au public, ça va aux acteurs, ça va, ça va, ça va au mur vertical.

Mais le roi glisse seul, sans plus aucune terre, ni pouvoir, une couronne juste posée sur la tête mais en simple couvre-chef. Les filles l’abandonnent même, aucun toit pour l’accueillir, la nuit, et le voici flottant dans la nature dépouillée, quelques planches de bois penché sans tour, avec un fou pour toute suite. Ils marchent instables, les pieds titubant, et ils ne parlent plus sous la tempête qui approche. Ils soufflent. Grognent. Doucement, puis explosent peu à peu. Ils sont la tempête, ils hurlent le tonnerre extatique, transe de folie, déchaînée, ils appellent la foudre et la font claquer en raclements déments de gorge.

La folie invoquée dans la furie.

Le roi perd pied et d’autres également, un fils légitime en fuite prétendant l’idiotie, se cachant derrière les cendres étalées sur son corps et son torse, faussement hébété.

Et son père qui le chassait se trouve pris lui aussi dans le complot, accusé de trahison maintenant. Il pourchassait son fils et on le capture, et l’aveugle, lui transperçant un œil, puis l’autre malgré les interventions, torture en plein centre de la scène. Gloucester nouvel aveugle hurle et déambule, pantin branlant, trébuche dans un dédale, des montagnes, échafaudages, scène déstructurée en obstacles, il tombe dans le vide bras tendus et on le rattrape en bas, et il repart, tombant encore. Une danse mécanique et sans vue sur les largeurs de la scène quand les autres dialoguent encore.

Voici l’entracte.

Depuis une demi-heure des personnes quittent leur place, craignant certainement un spectacle sans coupure. Ils se lèvent par un ou deux, montent vers le haut, tout en haut, et une ouvreuse doit les poursuivre pour les guider vers la bonne sortie. Leurs pas font résonner les planches quand ils empruntent l’allée devant les plus hautes places, la mienne, leurs têtes zébrant le spectacle sur scène.

Mais beaucoup restent, éparpillés sur le pas du Palais, petits groupes posés dans l’ombre sur les pierres aux arrêtes rondes, en surplomb d’une esplanade vide à une heure du matin. On croque un biscuit, discute la mie en scène et ce travail qu’on apprécie, en songeant à cette couverture bleue qu’on va saisir même si le vent s’est calmé depuis le week-end. Je vais encore fermer les yeux, mais tous les grappillages vont être délicieux.

Alors on s’assoit gourmant pour la reprise, la laine bleue étendue sur les genoux, et on sourit, ravi de redécouvrir la scène de m-ième rang, merci aux fuyards de l’entracte. Les comédiens sont plus grands et offrent de nouveaux détails dans cette nouvelle perspective.

La batterie plus visible, la musique qui se déplace au grès des scènes sur les estrades de l’ancien plateau divisé en parts. Et les parts se déplacent même, elles roulent et le plateau ainsi respire et danse de ses échafaudages. Il sait se dépouiller pour offrir la force complète et nue de son espace large et immense.

Deux hommes à pas prudents, toutes petites avancées en se tenant, un précipice tout près, un ravin, la falaise, la tension de mouvements minuscules au cœur d’un plateau bien solide, et ils marchent sur leur fil en murmurant, en micro apartés. Gloucester veut se suicider. Guide-moi à la côte. Il écarte l’autre, son fils, qui joue le jeu, qui l’a sauvé en le menant au milieu d’une plaine. Les bras écartés pour garder l’équilibre jusqu’au bout, au bord de l’abyme supposée, imaginée, espérée, Gloucester va sauter dans le vide mais c’est un plateau solide et il ne risque rien, même pas le personnage, en fait, mais quelle grandeur peut prendre un aveugle au centre d’une si grande scène dans l’ombre.

Gloucester vit donc encore.

Et se trouve aspiré dans la bataille, poupée molle à nouveau ballottée sous les chars des combattants et généraux qui se chargent en musique, et la scène s’anime de tout côté, des tréteaux mobiles et corps traçant des figures, et si, à la fin, certains meurent étendus sur des draps rouges, le couronnement dans la pièce appelle des vagues d’applaudissements pour saluer toute cette série de tableaux.

Et tous glissent dans le fantôme gris des rues de trois heures du matin en souriant.

2007/07/29

Retour en TGV avec des airs de post-punk dans la tête

From: Cathead Le William-North <lewilliamnorth@gmail.com>
Date: 29 juil. 2007 18:30
Subject: Retour en TGV avec des airs de post-punk dans la tête
To: Marie-Posa

Coucou Marie-Posa,

Comme promis, dès le TGV du retour, me voici t'écrivant un message. Et comme prévu, beaucoup d'images à transmettre et de souvenirs à raconter. Cela ne laisse pas énormément de place pour prendre de tes nouvelles, tu m'en vois désolé. Le plus simple sera que je te téléphone, rien de mieux pour un peu plus de dialogue... (mais j'espère que tu vas bien, hein)

D'autant que les derniers jours ont été plutôt intenses, particulièrement intérieurement, et que le besoin d'y mettre un peu d'ordre se fait sentir. Cela risque d'être un peu long à nouveau, mais, parfois, c'est assez justifié. Je l'espère !

Enfin, allons-y.

On pourrait commencer par samedi matin et cette phrase parfaitement synthétique : Mais qu'est-ce que je fous là ?

Quai TER après bus vide dans Marseille s'éveillant, TER tout droit vers Miramas. Compartiment de huit où une femme feuillette le même Libération que le mien, où un jeune homme ébouriffé en costume sombre dort en position foetale sur deux places. Pas de nuages mais pas vraiment de paysage non plus le long des voies. Où sont les calanques et les baignades dans la mer claire ?

Et samedi après-midi, plus perdu encore, tu sais, filtrer, rincer, laver l'eau de la piscine, et empoigner le sable gris à la main, manche du T-shirt blanc souillé, vider les bassines d'eau trouble sur une pente de garage, et chlore en poudre, dosette, presque cup, règle de trois, joint trop lâche et vanne à boule baillante, rouleau de Téflon blanc pour habiller les pas des vis et lancer à terre des rubans riant un peu plus fort. Samedi après-midi eau de javel et piscine privative de 1,20m de profondeur, sauvons l'eau fraîchement versée la veille et traitons-la. Samedi après-midi épongeant dans le garage, après le samedi matin à la médiathèque pour rassembler quelques anciens numéros du Monde et un exemplaire prometteur de Géo.

Où s'écoule l'utopie du vendredi, le patio étudiant au milieu des montagnes, les langues étrangères qui se mélangent, les chemins se faufilant lovés entre les buissons et les pierres blanches, les belvédères, plages qui se glissent coquines dans une mer joyeuse, les pique-niques, les discussions nocturnes ?
Où ?
Que sont mes calanques devenues ?

Les utopies survivent-elles au départ, y croit-on encore ?

Samedi, je relève la tête de l'utopie du vendredi et de son oreiller doux, et le front heurte le week-end quotidien et répété. Cri ! La banalité frappe le rêve, voici le premier cri du punk, et je hurle en punk ce samedi.
JE HAIS LES COUPLES QUI SE RAPPELLENT (chéri) QUAND JE SUIS SEUL, JE LES HAIS TOUT COURT.
Je sen le punk irriguer mes frémissements, gonflant fièrement ma poitrine au T-shirt marque de bière, mes chaussures aux lacets non noués, ma barbe hirsute de festivalier. Mes lunettes noires portées dans la maison. Je suis punk et je ne chante plus, j'éructe, c'est ainsi qu'il faut dire, j'éructe.
I'M LIVING IN THIS MOVIE BUT IT DOESN'T MOVE ME BOREDOM BOREDOM.

Puis je me rappelle que le punk est mort en 1978. Regardons mieux, soyons plus serein. Qu'y a-t-il devant moi, en ce samedi ?

Un pavillon fraîchement emménagé, plein d'espaces en promesses de vies futures et d'instants partagés à deux, et, peut-être un joue, à plus. Des photos aux murs, des endroits beaux et des visites ensemble, c'est un couple heureux, ravi d'être à deux comme une légère caresse sur le bras ou une main doucement posée sur la cuisse en voiture. Un bonheur jeune qui s'installe et note peu à peu le process, un couple qui s'embrasse, se tient la main dans les rues piétonnes et sur les places à fontaine au milieu des façades jaunes. Ils sourient et murmurent, ils se sourient.

Mais où est le problème ? Kein problem ! Juste un couple comme dans le film Lemming, d'une certaine manière, jeune, dans une belle maison moderne, un mari ingénieur avec une belle situation et une femme en transition professionnelle, et, point essentiel, ils s'aiment. Un couple, c'est la vie. Ils s'aiment, and so what ?

Tu vois, en y songeant, c'est surtout moi qui ait du mal à me positionner face aux couples installés quand je leur rend visite. On en avait déjà un peu parlé tous les deux, il me semble. Plaisir de discuter avec des amis, avec leur copain ou leur copine, mais je ne me sens pas toujours détendu face à leur vie à deux. Leur quotidien, leurs habitudes, leurs projets. Je ne sais pas trop comme dire, en fait. Léger malaise de célibataire étudiant longue durée. Perplexité. Incrédulité. Peut-être ça, perplexité polie.

Et donc une certaine distance dans mon empathie, même assez légère.

Par conséquent, punk ne correspond pas vraiment à la situation. Le modèle du choc entre utopie et réalité me paraît toujours valide, mais sans trop de violence, sans révolte. Plutôt une distance, oui, un profond sentiment d'indépendance, mon indépendance, rester fidèle à mes rêves, même si, c'est certain, ils sont moins ambitieux, moins huilés, moins durables que ceux d'une vie à deux qui continue à construire. Avoir entendu le choc bousculant l'utopie et le réflexe de révolte, et en préserver l'esprit, mais avec le sourire, lucide aussi sur mes propres imperfections. Ne plus sentir le besoin de hurler pour faire éclater les vitres propres et les échelles de piscine, mais danser, danser comme eux font la ronde en souriant, eux tous, je danse à leurs côtés, mon rythme est simplement un peu déphasé.

Accepter ainsi une attitude post-punk.

Le vent du dégoût n'avait pas beaucoup plus de justesse que la mélodie du bonheur qui l'avait réveillé, alors je n'en garde que l'écho, la décharge d'énergie, et je m'en nourris pour danser raide sur une basse ronde. Laid back, lunettes noires plus loureediennes encore, appréciant l'instant dans le pavillon clair, les promenades dans les jolis villages du Lubéron. Tout en repensant serein à la magie des calanques, dansant les yeux fermés.

Glisser de pierres en pierres, marches blanches en stries dans la montagne, sautiller en bavardant, quelle nature, mais non, tout n'a pas encore été aperçu, léger tournant du chemin, appel et plongée visuelle bleue au moment du contre-appel. Arbres et pierres et ondes et bateaux et silence, ciel bleu, une eau claire et fraîche qui nous accueille, et le vent debout sur le rocher où l'on sèche trop tôt, il faudra sauter pour retourner à l'eau d'un seul élan.
Puis pique-niquer. Partager les sandwichs, les fruits, le gâteau aux carottes et les grains de raisin chauds car cueillis du matin dans les vignes des Calvisson. Partager ces pures gourmandises par petites tranches répétées, encore et encore, en bavardant de théâtre, les cheveux flotteraient au vent s'ils n'avaient pas été coupés dix jours plus tôt, s'ils n'étaient pas retenus par quatre mignonnes petites pinces marrons ou par un joli foulard vert. Pour juste s'absorber dans l'ambiance, l'espace, l'air d'en-haut.

Je sais que tu vois un peu le genre d'instants. Ceux où l'on serait tombé amoureux si l'on était resté un jour de plus. Mais dont on laisse l'ambiance nous baigner longtemps encore, une ligne de basse courant souple en fond sonore. Un bon trip s'écoulant le long du courant, mélancolique, rythmé et souriant à la fois.

Enfin.
Une jolie journée finalement, tombant simplement le lendemain d'un instant superbe. Tu peux comprendre que j'aie eu envie d'en parler.

A très bientôt pour une discussion live, je souhaite que ces derniers jours aient été fous et intenses pour toi aussi !

Bisous,

Cathead

PS J'ai cherché un peu dans ma mémoire des exemples, des lectures, peut-être des films, pour comparer...

2007/07/26

Baptême de Festival d'Avignon (in)

samedi 21/07/2007
Angels in America I & II (Tony Kushner).
mis en scène par Krzysztof Warlikowski, en polonais surtitré

Assis les yeux fermés au cinquième rang, il est une heure du matin.
Assis au P-ième rang, une couche de vêtements en moins, il est 23h.
Ou dans l'ombre d'une rue presque vide, totalement silencieuse, à 3h.

Tant de mouvements intérieurs durant la soirée, grande expérience, et néanmoins, je commencerai toujours mon récit, assurément, en parlant d'

une pièce de six heures en polonais

Concentrer et réduire, formule frappante, mais à enrichir et colorer aussitôt, car réduire et passer à côté. D'une riche fresque aux personnages multiples, profonds, ballottés et hurlants et dures, presque tous. Un long ruban aux accents classiques, tragiques, de nombreux tableaux aux figures familières, aux thèmes sans époques, la mort, la mère, l'ange, le rêve, la vision, le fantôme, et tous ces éléments éprouvés distribués dans des tableaux et des mots modernes, des thématiques contemporaines et rattachées fidèlement aux années 80, le sida, les yuppies, l'homosexualité, Reagan et ses républicains. Une longue histoire déroulée sur six heures, donc, ou presque, durant lesquelles les fils se tendent, se croisent et se tissent, durant lesquelles le récit coule et les mots s'échangent violents, mais forts et puissants, souvent, un chemin d'ombre où le son redescend et les rideaux se relèvent à la fin pour des voix douces et sereines dans les derniers instants. Six heures riches pour, d'une certaine manière, un grand classique de notre temps, grand texte.

Il fait frais sous la brise contenue par les bâtiments de cet espace carré et beaucoup s'enroulent dans des couvertures bleues tout au long des gradins.

Des éclats visuels parsemant l'espace et les heures, le texte et les situations enrobées de papiers, de toile, de lumière et de mousse pour dessiner des images marquantes et esthétiques. Des panneaux en miroirs troubles tout autour du plateau, métalliques et à la vague lueur, impressions de carré bleu et de taches rouges, un carré de jeu ainsi un peu plus grand entre les murs. De la neige tombant des projecteurs, billes blanches encore et encore pulvérisées sous le noir du ciel aux quelques étoiles, le ciel au-dessus de la scène de théâtre, le ciel ! Un lit et des membres épars, une chaise où les jambes se croisent nerveuses en tailleur et les mains se tordent regard instable. Une femme en velours rouge immobile, des cheveux brisés et des canapés d'amours pleins de malaise, des tableaux et tableaux visuels et mettant toujours en valeur les figures humaines, ces personnages aux postures et attitudes et regards pénétrants, touchants, remuants. Des peintures, des peintures faisant sens et étalant des traces qui s'infiltrent dans l'esprit, des images recouvertes de couleurs mobiles qui caressent la mémoire pour diffuser sans mots la tonalité et une grande part des impressions ressenties, un long défilement.

Six heures du début à la fin, avec ses courtes pauses. Passage dans la cour et la piste d'athlétisme où l'on fume, boit un café, croque des pommes et grignote des tuiles aux amandes. Et les pauses intérieures, les monologues personnels et parallèles, car l'imagination s'égare parfois mais qu'importe puisque elle se déroule elle aussi et réagit, rebondit et s'anime, c'est agréable. Savoir accepter les détours intimes et détendre un peu sa concentration sans se crisper car c'est un spectacle de course de fond, une suite d'instants et de temps à gérer sans vrai plateau homogène de A à Z. Il y a un plaisir à réagir ainsi. Se sentir un peu riche soi aussi, capable de penser à elle, à eux, à une idée ou à ce que l'on pourrait écrire, et l'éloignement de la connection n'a plus trop d'importance quand on réalise de petites découvertes, et réveille son émerveillement propre en écho de l'émerveillement suscité par le spectacle.

Au son des paroles polonaises portant une trame américaine. De personnes qui se lèvent pour sortir prématurément car il est tard.

Et des paroles à l'éclat limpide et doux qui se déroulent soudain sereines à la suite de tableaux ténébreux et vénéneux, et magie, équilibre, leur gamme ne semble pas incongrue étirée sur une ligne de huit fauteuils tout près, devant la scène, finalement.

Plonger alors dans la rue grise aux pierres éteintes et aux affiches endormies, toujours la même douceur sereine persiste, et l'on pourra chanter tranquillement en accompagnement de David Bowie pour les quarante-cinq minutes de trajet automobile du retour.

2007/07/25

Retrouver Avignon pendant le festival

21/07/2007 10h

Un pont de l'Europe à deux voies qui aspirent, narines asymétriques, la gauche hoquettent, bouchée par à-coups, et le flot plonge vers le centre par petits pas retenus. Succion légère sans fluidité, on arrive mais le feu ne lâche personne dans l'espace libre autour des remparts, aucune prairie ouverte et infinie aux espaces battus par le vent aride. Chacun à son tour. Péage implicite. De facto. Ne soyez pas excessivement enivrés. Encore quelques instants avant la promenade à pieds au milieu des affiches.

Le parking du Leclerc pour la déposer facilement car le soleil ouvert et tombant droit vaut mieux que les longues circonvolutions.

Et les rues à pieds enfin.

Les panneaux de carton sur les poteaux suspendus, les panneaux et panneaux sur les grilles et clôtures et les rideaux de fer descendus des commerces inactifs. Les mêmes couleurs et les mystérieux, trop souvent tristement évidents. Faciles et racoleurs. Mais un certain bruit de fond visuel, fanfreluches dessinant les espaces tachetés et les tentures scéniques de la rue, parade immobile, longs rubans ficelés en grappes.

Retrouver l'atmosphère d'un îlot aux pierres beiges maquillé à grands traits de pinceaux surchargés.

Avant même les grands espaces centraux.

Les grands cinémas redevenus théâtres, les affiches présentant des acteurs qui parleront vivants et non péliculés, des box offices de théâtre. Les garçons aux cheveux peut-être plus longs et les filles portent des robes aux couleurs tendues, acides et géométriques, de l'étoffe ample et des mèches souvent éparpillées et presque centrifuges, les abords d'écoles d'art et de littérature déversés dans toutes les places et terrasses de café. Du rose à parapluies aux mouvements décomposés éparpille les tracts à la même teinte unie, des imitateurs et collègues tout le long de l'avenue aux petites bornes vertes, et la grande place tout au bout.

Les distributeurs répétés à papier glacé et les automates à la monnaie nécessaire répandent leurs coupures aux longues queues qui défilent.

Le rythme vers les vastes espaces à la foule à ciel ouvert.

La place de l'hôtel de ville en tables et chaises et auvents sans interruption, comédiens glissés dans les allées qui dansent et déclament pour que l'on conserve leur tract publicitaire. Des pavés et vieilles pierres et un comique belge en chaise roulante, on pousse jusqu'au Palais des Papes et l'esplanade en pente, et le bureau du off, aux lourdes brochures de trois cents pages surchargées de photos, de dramaturges, de compagnies, de descriptifs élogieux et positifs aux messages similaires. Ainsi qu'un plan gris à numéros de 1 à 110 dans des cercles rouges.

Des voyelles aux formes de velours noir et couleurs franches chantent sur le parvis car elles sont les plus belles.

Malgré la disparition de leur camarade u.

A l'ombre à un croisement, posé un à café, combiner son programme à la musique des noms reconnus et des petits conseils. Dégustant une glace au pain d'épices et un jus d'ananas pressés du jour, aux morceaux généreux. Recevoir sans même bouger des flyers encore et encore, car les comédiens se faufilent entre les tables, et la pile s'enrichit sans effort avant de rejoindre bientôt une autre corbeille. Des échasses et des pattes de loup bondissantes passent, des soeurs accordéonistes épileptiques et rouges, une file indienne au murmure bégayant, cheveux gras.

Never ending spool où tout le monde distribue du théâtre à une foule qui en parle car venue dans ce but.
Mais les bouquinistes proposent également de jolis trésors.

Dans le TGV vers les vacances

From: Cathead Le William-North <lewilliamnorth@gmail.com>
Date: 19 juil. 2007 20:30
Subject: Dans le TGV vers les vacances
To: Marie-Posa

Coucou Marie-Posa,

Hé oui, un petit coucou depuis le TGV, un message presque électronique, puisque j'écris ce message sur papier avant de l'envoyer. Je n'ai aucune connection ni clavier ici. Choisir un train pour t'écrire : il faut bien aussi trouver des occasions originales !

Mais avant de me laisser emporter, quelles nouvelles de ton côté ? Le boulot suit-il son cours cahin-caha ? L'été, souvent une période doucement étrange d'allers et venues cet chassés et croisés. Tu dois connaître ça, les travailleurs restent et doivent assurer le suivi dans des couloirs où les portent s'ouvrent peu. Y a-t-il encore assez de personnel pour les faire claquer par chez toi, ou la période de veille estivale a-t-elle débuté ? Au moins, on peut penser que l'été va faire évoluer l'ambiance de ton boulot...

Mais peut-être en profites-tu un peu toi aussi, de ces congés ? Si mes souvenirs ne me trompent pas, tes vacances sont prévues un peu plus tard. Mais les week-ends rapides au vert et au soleil s'improvisent facilement, alors je t'imagine plus mobile qu'enracinée au bitume tendre et moite !

(Tu peux sauter le prochain paragraphe en première lecture, si tu es pressée. Ivresse de l'écriture ferroviaire, sans contrainte temporelle, disons...)

Les amis et les festivals, voilà une jolie mine d'exploration et d'expériences. Les jours sont longs et le ciel bleu, les bavardages peuvent durer tard, les visions s'éterniser sous un tiède air en mouvement placide. Je suis presque prêt pour un article paresseux de supplément d'été d'un magazine quelconque, le stage précaire estival m'ouvre le bras : je pourrai aligner les clichés sans trop d'effort, je sais que tu seras d'accord avec moi sur ce point. Donc aucun intérêt à trop en rajouter. Mais l'amusant, avec les grosses ficelles, c'est de voir qu'elles peuvent vous surprendre, qu'elles remontent dans vos penses tout doucement, comme oubliées juste auparavant.
L'autre jour, je me suis dit : que de soirées et sorties pour moi en ce moment !
Puis aussitôt, sans reprendre mon souffle : normal, il fait plus jour et plus doux, j'hésite moins à traîner jusqu'à la gare !
(Et j'ai dû enchaîner sur : c'est comme la vie nocturne en Espagne, nourrie par le climat clément. Mais je n'irai pas plus loin dans mes passionnants monologues intérieurs)

Oups, voilà qui est bien long... Et pas indispensable... Distrayant peut-être, laisser une correspondance vivre à son rythme et selon son originalité. Mais je vais jouer carte sur table et te prévenir avant ce long bloc. Voilà, c'est ajouté.

Marchons un peu plus droit maintenant.
Des faits ! Des faits !

Ces dix jours s'annoncent très excitants, certainement bien riches. Je trouve déjà matière à récit dans de dérisoires anecdotes, et je devrais avoir de quoi m'amuser. Objectivement, il y aura à raconter. Et de belles photos sous la lumière et les teinte du Sud, Avignon, Nîmes, Marseille, Miramas. Je vais tenter d'obtenir d'aussi belles images que les tiennes : l'émulation ne faiblit pas !

C'est fascinant, d'ailleurs, cette influence des échanges à distance, photos, liens, et l'on tente soi-même de faire de son mieux pour nourrir les messages. Même durant les discussions instantanées type MSN, dialogue souvent futile et poubelle, il peut ressortir une envie de progrès. Enfin, je crois.

Philosophe de TGV et de MSN.
Il y aura bien un éditeur grand public pour s'intéresser à moi, avec ce CV. Ou une émission collégiale presque drôle.
Oh yeah.

J'idéalise certainement ces échanges électroniques. Elle est loin encore l'édition à la Pléiade des correspondances électroniques d'un écrivain. Mots éphémères, souvent tapés vite, et qui se relit vraiment ? Mais non, je n'arrive pas à mépriser ces échanges, le lien assurément avec l'amitié, des vecteurs, l'estime pour les communications numériques doit pousser chez moi en songeant à tous ces amis chers. Croissance qui n'observe pas vraiment l'objet lui-même.
Mais sans ces outils...

Imaginons. SI on s'était perdus de vue, si on était partis, ou si une année, on ne s'était pas appelés pendant les grandes vacances. Cinq ans. Et si je tombais sur ton adresse email, par coïncidence du réseau, une adresse qui pourrait être la tienne, qui ressemblerait tellement à une adresse que tu aurais choisie. Hé bien.

Enfin.

Pas facile de rester lisible quand on mène seul le dialogue. Et quand on ne peut encore rien raconter, car les souvenirs sont pour les jours qui viennent ! Ce sera différent au retour.
Ce ne pourra pas être pire !

Je penserai bien à toi. Prends soin de toi et sois folle, bisous,

Cathead