2007/09/05

Coloriage au Festival Sous la Plage

Dimanche 2 septembre 2007 16h - Parc André Citroën, Paris XVème - Festival Sous la Plage

Un filin est planté dans le sol au milieu d'une pelouse, il est fixé à la nacelle d'un ballon bleu foncé, blanc et bleu ciel. Une allée longe le plus grand côté de la pelouse, auprès d'un mur de quatre mètres de haut portant des traces sombres sur le haut. Dans l'allée, un parasol blanc est placé au-dessus d'un stand de fruits, raisins, pommes, pêches, et des cagettes sous une toile aux lignes oranges. Un panneau affiche un cercle coupé en deux parts, une blanche et une colorée : "La moitié de vos repas en fruits et légumes frais".

Au bord de la pelouse, le long de l'allée, se dressent des panneaux de un mètre de haut, de couleur unie avec d'épais contours noirs, une tomate rouge, une pomme jaune, une poire verte.

Une bande blanche est fixée au mur de béton. Une affiche porte des inscriptions à une des extrémités de la bande.


flyingcoloringwall un projet du collectif studiobüro
www.studioburo.com

projet artistique itinérant.

une oeuvre collective.
un regard anthropologique.

Notre travail s'inscrit dans une démarche de rencontre, de plaisir et de langage.
Qu'aprés avoir observé la qualité picturale du modèle créé par les artistes
notre regard se porte sur les messages traductibles que nous montre le mur:
Messages, traces, regards, photographies contemporaine, rencontres.

Retrouver et créer des espaces d'expressions éphémères et témoins.
Au delà de la méthode ludo-éducative, " les auteurs " portent une trace,
créent une oeuvre collective.
Invitation à multiplier les champs de créations sur un format unique.

Objet :
Un mur de coloriage de 10000 mmm x 1500 mm sur papier Canson 224grs.
Titre:


Principe:
Intervention collective sur des fresques dont les fonds sont préparés
par 4 artistes du même collectif sur le principe du cadavre exquis.


Des formes et des personnages sont dessinés en noir et blanc sur la bande de papier, des étoiles, un gâteaux avec quatre bougies et l'inscription 15 ans. Des enfants remplissent les zones blanches à l'aide de feutres de couleurs, debout, à genoux, un garçon pieds nus. Une fille avec un pull vert saisi un feutre orange dans les pochettes plastique pendues au mur, qui contiennent des feutres bleu, marron, vert, rouge, rose, chaque couleur en plusieurs exemplaires.

Des adultes sont assis sur les deux bancs jaunes face à la bande de papier, et deux personnes se tiennent derrière les bancs un vélo à la main. Un homme debout tient dans sa main trois cerises, son voisin croque dans une pêche. A côté d'eux, un homme tient dans sa main gauche un verre en plastique et un paquet de cigarette, le verre posé sur le paquet de carton.

Derrière les deux personnes à vélo, des enfants jouent sur la pelouse, et, à six mètres de l'allée, une deuxième bande blanche imprimée est accrochée à un panneau de bois clair, trois mètres de large sur un mètre soixante de haut.

Une fille blonde de trois ans trace avec un feutre de larges traits verts qui recouvrent les formes noires. Un homme avec pull et bonnet noir s'approche de la fillette.
- Non non non non non non non non non.
La fille s'écarte du panneau en tournant le dos à l'homme, marche jusque à un arbre et pose la main sur l'écorce.
- Mais non, je ne disais pas ça pour te gronder, tu sais. Il faut colorier doucement, à l'intérieur des contours. Tu veux recommencer.

Trois filles de vingt ans colorient des formes au milieu de la bande de papier, deux debout, et une accroupie, et chacune tient quatre feutres dans la main gauche, coloriant de la main droite. La fille du milieu, cheveux mi-longs, porte des chaussures hautes en cuir noir, un short court en jean bleu clair, et dessous le short, un collant vert d'eau qui descend jusqu'aux genoux. Trois trous percent le collant derrière sa cuisse droite, à mi hauteur.

La fille accroupie, brune :
- Quelqu'un a du orange , ou du rouge éventuellement ?
Un garçon barbu se penche sur sa gauche.
- J'ai un orange, là. Et un rouge, aussi, en fait.
Elle se tourne, lève la tête, sourit, prend le feutre orange.

La fille debout avec un jean beige sort son téléphone de sa poche.
- Oh, c'est Mathieu. Je ne pourrai pas venir, c'est bête, je suis encore à Bordeaux jusqu'à mardi. là, on va la plage. Il y a du soleil.
La fille au collant vert d'eau.
- Pauvre Lou.
- Arrête de l'appeler comme ça.
- Tant qu'il ne le sait pas.

- Ça y est, celui-là est tout sec.

La fille au jean beige.
- Ces dessins, ils ressemblent beaucoup au clip de Mika.
- Je ne l'ai pas vu.
- En fait, c'est toute la série qu'est sur l'même principe. Tu vois la pochette de l'album ?

La fille au collant vert d'eau est à genoux sur la droite du panneau, le doigt sur une zone avec des bandes horizontales décalées, alternativement blanches et bleues.
- Encore les mêmes motifs ici.
La fille accroupie.
- Oui, c'est moi qui les ai faits.
Le garçon barbu rit doucement, la fille au collant vert d'eau tourne la tête en souriant.
- Enfin, tu parles, j'ai vu les mêmes de l'autre côté. A force d'essayer de changer, on retombe sur les mêmes motifs.
La fille au jean beige trace une série de demi-cercles roses posés côte à côte.

Sur la pelouse entre les deux bandes de coloriages, une fille de treize ans en jupe fait tourner un anneau jaune autour de ses hanches.

Et j'ai du feutre sur les doigts.

2007/09/04

Images composées et silences remplis au cinéma

Un aquarium.
Sur une toile cirée, bassin soulevé que maintenant on enlève.

Pas vers l'arrière.
Une table, lit à droite, lit à gauche avec valise ouverte.

Tout le temps de regarder, de laisser venir les détails. Regard ici et là, découvrir tout en suivant la scène, écoute et observation en parallèle.

J'entre à mon rythme dans 4 mois 3 semaines 2 jours.

Suis la blonde, jean et pull, marchant dans les couloirs, ouvre les portes, parle à l'une à l'autre et encore, tout sans coupure, des instants posés côte à côte et roulant selon un ruban pour revenir,
entrer
la brune s'épile maintenant tendue
et l'autre
dos à la porte
change de pull
pour un vert.

L'écran garde intact l'écoulement,
comme une Rolls Royce roulant dans Londres décapotée aux mains d'un photographe libre, dans une autre salle de cinéma samedi dernier.

Ils laissent respirer les pas des personnages sur le film
tout en construisant,
discret,
ou en mouvements brillants,
des tableaux, des cadres pour les scènes,
souvent beaux,
souvent déplaçant les équilibres et les perspectives, la netteté et la profondeur.

Coupez les bords de l'image et l'imagination quitte l'observation convenue de celui qui parle, qui bouge, associez flou du fond et netteté d'un visage et le monde s'étale différent, et noyez le tout dans une lueur grise générale.
Un univers.

Une voiture où cette blonde attend fenêtre ouverte, et loin, au fond, brouillés, le docteur parle à sa mère agée, on les devine formes vagues mais les entend clairement.

Samedi aussi, le grain, l'objectif, la technique optique présentée au spectateur,
le photographe et son appareil et son labo de développement et
une forme blanche entre les rondes perles d'argent agrandies d'une photo révélant un cadavre.

Agrandir et pousser l'oeil ailleurs pour regarder autrement.

Une énorme valise marron fouillée par un personnage sans tête, qui sort gases, flacons et sonde, étalés au premier plan.
Une fille allongée dans la chambre d'hôtel, genoux pliés et haut de tête visibles, mais c'est une nature morte sur le mur qui tient le centre de l'image.
La table d'anniversaire de la belle-famille, énorme bouteille brune devant la caméra, cette blonde inquiète qui ne mange pas, assise près de son copain, des parents, et la conversation vole cynique entre des personnages aux mains seules attrapées par l'objectif.

Des êtres dans leur durée,
Pauses,
Leurs pauses pour
Chercher ?
Penser ?
Ressentir, simplement
Et les voir ainsi,
car les comédiens vivent.

Ils nous guident sans le montrer,
ou, surtout,
nous laissent imaginer, comprendre, chercher nous aussi.
La liberté face à l'image d'interpréter, d'écrire nous même nos pensées,
de redécouvrir les sons.
On oublie souvent la force d'un son quotidien, la clareté d'un filet d'eau coulant dans un verre,
l'eau claire,
claire après le choc mat du paquet jeté dans l'ombre dans le vide-ordure.

Et conclure par un regard de côté de cette profonde blonde, comme samedi, les regards du blonds reporter au centre de l'écran du quartier latin.

Je dois être ému en sortant, je perçois le monde différemment, comme par une conscience cinématographique : les voitures bougent en travelling car je marche vers elle, je marche, et me surprend en me voyant dans la vitrine, dans le miroir. Est-ce moi ? Je dois penser trop loin.

Et pourtant, je pense à peine, un très grand silence calme dans l'esprit. Flottement d'une phrase perdue, isolée, sans monologue intérieur bavardant, une phrase de réflexion et l'attente, l'écoute du silence solitaire que je ne veux pas remplir par une musique sortie du haut-parleur. Tout l'espace alentour est calme, juste trois vers de Teki Latex murmurés en sourdine par mon esprit

L'emission sur la télé résonne
J'allume une cigarette et m'étonne
De me sentir bien dans mes westones
et se détachent les bruits nets du studio,
le sac plastique du pain de mie,
la porte vitrée de la douche,
l'ongle silencieux passés tout doucement sur l'épaule,
chaque événement sonore attendu en comptant pour construire la mélodie,
et même m'entendre soupirer,
soupir clair et apaisé.

2007/09/02

Jardin zen et rueillois

03/06/2007 12h00 - Parc de l'Amitié, Rueil-Malmaison

Des palissades de bois sombres et des arbres entourent un rectangle rempli de graviers blancs où dépassent cinq gros blocs de pierre, trente centimètres de haut chacun. A un coin du rectangle, un chemin passe sous un portique rouge, et à un autre coin, un pont à la balustrade boisée rouge. Des panneaux de chaque côté du rectangle

JARDIN
DE CONTEMPLATION
RESPECTEZ-LE

et un panneau avec plus de texte

JARDIN ZEN

Le jardin Zen est le jardin traditionnel
des prêtres boudhistes au Japon depuis le
XVIIe siècle.

Ce jardin de contemplation permet au prêtre
d'exprimer ses conceptions de la
philosophie zen au moyen de l'art du jardin
et d'accéder à la méditation, la vision du
monde et de la connaissance.

Les pierres symbolisent les montagnes et le
sable ratissé en spirale, l'océan.

Sur les graviers, à un mètre d'un rocher plat, un engin métallique à rouleaux brille, surface LOXAM lisse et rouge avec un bras vertical terminé par une boucle. Un autre engin se trouve dans l'allée le long de la palissade, devant le panneau "JARDIN DE CONTEMPLATION RESPECTEZ-LE", deux roues de petit diamètre et deux plus grandes en dessous d'une benne. Surface rouge lisse couverte de poussière, les lettres L O X A M en majuscules blanches.

Sur les graviers, aux pieds de l'engin rouge à rouleaux, un tricycle rouge métallisé et un garçon de cinq ans. Les cheveux bruns et courts, il porte un short gris, un polo bleu marine, il tient un caillou dans la main et touche un des rochers.

- Il est lourd ce caillou, on peut pas le porter. Il est long. Il est long. Ouh, il est long ce caillou. Il est long. Est-ce que j'peux jeter le caillou ?

Un homme sur le côté répond.

- Pas loin.
- Je peux cogner le caillou. Raté. Raté. Raté. Raté. J'ai gagné.

L'homme est assis dans l'allée sur une chaise de bois, une femme à sa gauche sur une autre chaise. L'homme est penché vers l'avant et un téléphone se balance en bandoulière à son poignet. La femme est blonde et porte des lunettes noires à montures beiges qui enveloppent son visage.

L'homme parle.

- T'es le fils de qui ?
- De ma maman.
- Et elle s'appelle comment ?
- Princesse.
- Si on allait voir la rivière. Viens mettre ta chaussure.
- Non, j'ai froid avec. Maman viens, Maman viens. Mais viens Maman, mais viens Maman, mais viens Maman.
- Oui chéri, j'arrive.

Les trois personnes quittent le rectangle par le pont de bois, croisant un garçon blond de sept ans dans le sens opposé, suivi d'un adulte. Ils marchent sur les graviers.

- Y'a des travaux.
- Oui, là aussi.
- C'est rigolo un tracteur comme ça.

L'enfant et l'adulte traverse en diagonale le rectangle de graviers, et un garçon de neuf arrive par le pont et court.

- J'étais en train de regarder s'il y avait des têtards.


01/09/2007 12h00 - Parc de l'Amitié, Rueil-Malmaison

Je viens dans le parc prendre des photos, arrivant par le pont de bois dans le jardin zen. Un homme assis sur un des rochers, une fille blonde et bouclée de quatre ans joue.
Je prends quelques photos, sans oser viser l'enfant et l'adulte, mais surtout des photos des panneaux sur les palissades, dont un juste à côté d'eux.

- Si vous voulez, on peut sortir du jardin, pour vos photos.
- Non, non. Non, merci, ça ira, il n'y a aucun problème.

Je ne les ai pas regardés en leur répondant.

2007/09/01

Tony Wilson died

Vous souviendrez-vous où vous vous trouviez quand vous avez appris la nouvelle de la mort de Tony Wilson ?

C'est troublant à dire, mais je pense que je m'en souviendrai, pour ma part. Une salle informatique au coeur du Magdalen College d'Oxford, escapade express sur Internet, la seule en une semaine, et , par hasard, découvrir cette info.

Tony Wilson, mort à 57 ans.
C'est troublant d'avoir été touché, car, si j'ai une certaine fascination pour Tony Wilson, c'est comme d'un personnage, pas vraiment réel, une figure entourée d'une petite légende musicale, riche en anecdotes étonnantes, amusantes. Le superbe personnage principal du film 24 hours party people.

En 1976, Tony Wilson est présentateur sur Granada TV, chaîne régionale de Manchester. Il se rend au concert des Sex Pistols, leur premier concert à Manchester. Ebloui, il leur offre leur premier passage télévisé, puis, peu de temps après, Tony Wilson fonde la maison de disques Factory Records.

Le premier single de Factory Records est le premier single du groupe Joy Division. Les Joy Division se sont également rencontrés à ce concert des Sex Pystols, et vont devenir le symbole de Factory Records. Groupe à la personnalité tourmentée, remplis d'hétérogénéités internes, entre trois musiciens jeunes, insouciants et buveurs de bière, et un chanteur troublé, épileptique, suicidaire, à moitié néo-nazi. Joy Division, c'était le nom de bordels où étaient placées des femmes juives dans les camps de concentration. Jeunesse ouvrière, démarche artistique entre pop, avant garde et presque mauvais goût, voici un des aspects de Factory Records.

"Shaun Ryder dans un bon jour, c'est presque du Yeats dans un jour moyen", dit Tony Wilson du chanteur des Happy Mondays, groupe drogué sorti des banlieues de Manchester au milieu des années 80. Et tout est presque résumé ainsi.

Tirer le rock vers plus d'art, tout en lui conservant son énergie, sa puissance, sa dangerosité, ce frisson d'excitation et d'immédiateté. Factory Records, au début des années 80, c'est ainsi les pochettes de Peter Saville, dépouillées et avant-gardistes, les arpèges douces du Durutti Column, le premier single d'OMD, ou encore le punk dansant d'A Certain Ratio, au son toujours moderne.

Mais, bien entendu, je ne parlerai pas de Tony Wilson s'il n'y avait pas eu le duo Joy Division / New Order. Joy Division a quitté peu à peu le punk pour une musique plus dense, fascinante, terrible, quand le chanteur Ian Curtis se pend, à 21 ans. Les membres restants fondent New Order, se cherchent un peu, puis trouvent leur son, un des joyaux des années 80, une voix instable, des lignes de basse magique et du synthé en quelques notes. Blue Monday en 1983 est une étape essentielle dans la dance music anglaise.

Car la suite de Factory Records sera toujours plus dansante. Tony Wilson fonde la Hacienda, club clé dans la club culture anglaise naissante. New Order puis l'acid House s'élanceront de là-bas, et Laurent Garnier y verra naître sa renommée en petit frenchy des lieux. Par la suite, Tony Wilson aidera à lancer la vague de Madchester avec les Happy Mondays, du rock et de la dance sans être spécifiquement l'un ou l'autre, surtout une grosse déconne. Bez n'est d'ailleurs là que pour danser sur scène maracas à la main et pour fournir de la drogue.

Mais, par délà les listes de pseudo historiens du rock, bien plus que cette musique et ces vidéos, Tony Wilson est une mine à anecdotes presque inimaginables. Il rédige de son sang le contrat qu'il signe avec Joy Division, et d'ailleurs, pour être cohérent avec son goût du socialisme, il n'impose aucun contrat strict à ces artistes : 50% des bénéfices pour les artistes, 50% pour Factory Records, mais aucune contrainte de disques, les groupes peuvent partir quand ils veulent...

Mais le plus fort, c'est à nouveau Blue Monday, diffusé dans une pochette en forme de disquette, ode au futur en 1983. Cela justifie largement le fait de vendre le disque à perte. Dommage, Blue Monday sera le maxi 12' le plus vendu de tous les temps en Angleterre...

Alors, même si, logiquement, Factory Records s'est écroulée sous les problèmes financiers au début des années 90, on ne peut avoir que de la tendresse pour Tony Wilson et son sens de la beauté du geste.

2007/08/29

Romeo and Juliet drawned under the Oxford rain

On dit que le mieux est l'ennemi du bien, et parfois, c'est vrai, tu sais.

Pourquoi cette après-midi a-t-elle été so British jusqu'au bout, ne pouvait-elle pas laisser de côté un de ses aspects ? Tout s'était étonnamment assemblé, comme je te l'avais dit, la troupe du Globe en tournée à Oxford juste la semaine où je m'y trouvais, un rêve d'amateur de théâtre qui prenait forme. Voir Romeo & Juliet en anglais, c'est beau, présenté par la troupe du Shakespear's Globe Theatre, quelle chance, et le tout servi sur un plateau au coeur d'un College d'Oxford, mazette. Concentré d'Union Jack à l'heure du thé.

Don't worry, it won't rain, la veille dame derrière nous avait l'air tellement sûr d'elle.

Et

If I profane with my unworthiest hand
This holy shrine, the gentle pain is this:

Il pleut des cordes, les trombes d'eau se réveillent juste avant le baiser de Romeo et Juliet et les parapluies se déplient, les gens recroquevillés en tailleurs sous la fine toile, les comédiens trempés sur scène, de toute façon je ne les vois plus trop, cachés par les parapluies du premier rang.

Et tout naturellement, quarante minutes plus tard à l'entracte, une jeune fille en K-way vient annoncer l'interruption de la pièce. Vous pourrez revenir gratuitement à une autre séance, ne vous inquiétez pas. Mais hélas, je ne peux pas.

Quelle histoire.
Car, par delà la réunion de grands symboles britanniques, la mise en scène proposée était des plus prometteuses. Le cadre, une pelouse dans le Wadham College, un plateau comme dessiné sur le sol, délimité par deux poteaux avec lumière pour les représentations en soirée, et le public assis au niveau des comédiens, sur des couvertures ou sur ses chaises pliantes anglo-saxonne possédant sur l'accoudoir un compartiment pour un verre. J'étais pour ma part installé sur la serviette blanche du Magdalene : Pam me proposait tous les matins de me la changer, il fallait bien en profiter, n'est-ce pas ?

Et sans crier gare, les comédiens surgissaient de la porte latérale du van Volkswagen placé en fond de scène. Les voici essoufflés, remplis de l'énergie de la scène d'ouverture, à moins d'un mètre de nous, lançant les rythmes superbes des vers shakespeariens. Ils courent sur scène, s'empoignent tels les Capulet et les Montague dans une foule immense de huit personnes.

Et Romeo s'exclame l'accent écossais tranché, les r roulés jusqu'au bout et les ou, des ou différents, pas des ou anglais, je ne saurais comment te les imiter.

Et Juliet, entrant sur scène portant un vague T-shirt blanc et un short salopette en jean, et sa nourrice lui enlève pour la réception et Juliet porte dessous un micro short rose en éponge sur lequel elle passe une robe plus présentable. Tout en gardant son T-shirt. Jolie petite chose désinvolte et immature.

Oh, miracle, les comédiens passent dans la foule, marchent au milieu de nous, et Romeo adresse sa tirade à la jeune fille devant moi.

Quel dommage que le regard de Romeo se trouve perdu derrière les parapluies quand il se fait le plus subtile, le plus délicat, ce regard d'amour à la première vision quand il aperçoit Juliet, ce regard d'une belle justesse offert par la comédien à une foule qui regarde alors le ciel ou ses pieds qui fondent peu à peu sous l'onde.

Le déchaînement de l'amour détrempé sous les chats et les chiens qui tombent.

Alors, il y aura bien une jolie scène du balcon, la scène du balcon, avec Juliet penchée par le toit ouvrant du Volkswagen, quelle bonne idée. Malgré les costumes et les jeans transpercés, les cheveux de Romeo éparpillés, en dépit des femmes du premier rang levant toujours plus haut leurs parapluies dessus leur tête, malgré ses tirades dont je ne comprends pas un mot, je me souviendrai de ce moment. Une belle image de théâtre, découvrir derrière le rideau de la vitre arrière du van la nourrice, rappelant Juliet à l'ordre penchée par le toit ouvrant.

Ensuite, le mariage et le meurtre ont été par trop inondés, hélas, et il a fallu plier bagages.
Le programme négocié en compensation ne compense pas grand chose.
Mais, l'un dans l'autre, cette pluie rend bien l'anecdote plus pittoresque, tu ne trouves pas ?

15/08/2007 Wadham College, Oxford - Romeo & Juliet (Shakespear's Globe)

2007/08/27

The best cooky

May 2007, New York City, Upper West Side


August 2007, Oxford, Ben's cookies, in Leadenhall Market

2007/08/26

Rock en Seine, quelle night

24 août 2007 - Rock en Seine - Parc de St Cloud

Oh Oh ohohoh oh ohoh OhohohOhoh

23h, la grande pelouse du Parc de St Cloud résonne pour le rappel d'Arcade Fire. Wake up, la foule bondit et chacun hurle faux la série de ohOh, pour conclure en beauté ce concert gigantesque. Arcade Fire, champions des meilleurs concerts de tous les temps : leur prestation à Rock en Seine avait été magique en 2005, ils planent encore très haut cette année en tête d'affiche.

Arcade Fire qui sort encore du lot, et pourtant, l'affiche de ce vendredi est d'une densité impressionnante. Les concerts d'ouverture à 16h ont été ainsi donnés par Dizzee Rascal, puis Mogwaï, connus pour être des tous petits groupes de première partie...

Et dès 17h45 arrivait M.I.A. sur la deuxième. Un personnage fort de la scène musicale, anglaise d'origine Srilankaise dont le père joue les terroristes, elle nourrit ses interviews de réflexions sur les relations nord-sud, sur l'intégration des communautés en Angleterre, sur le piètre niveau des occidentaux pour la vraie danse folle en club. Elle pose son débit de chant sur d'énormes basses et percussions, un rap engagé très très dansant. Son deuxième album vient de sortir, et la presse le décrit comme le son le plus ambitieux de l'année.

Ce qui frappe rapidement, chez M.I.A., c'est l'originalité des ses goûts visuels. Des couleurs vives, mélangées, c'était le cas dans ses vidéos, la toile violette tendue sur scène de St Cloud le confirme, et son costume de scène renforce l'impression. Collants or, énorme lunette de soleil, et un bustier en or et orange en guirlande de Noël. Un look fort, porté tout le long de la scène par son engagement dans la danse. Ses jambes toutes fines sont toujours pliées, la poussant souvent en flexions presque intégrale, en pas de danses chassés sur la largeur, des mouvements de mains, des ondulations. Quelques morceaux peu connus par le public font baisser un peu l'ambiance, mais la danse irrigue souvent la foule, portés par les samples de mitraillettes, de poulets, de tam-tam, de tout ce sur quoi on peut taper, de musique Bollywood. M.I.A. finit dans la foule pour ce grand concert, même si la taille de la scène dilue un peu son intensité.
C'est le problème d'un tel festival, qui grossit année après année. Les scènes sont larges, massives, le son énorme rend difficile la finesse, les foules sans fin sur de grandes pelouses. Pas évident de générer un peu d'intensité, d'échange avec le public. Les Shins sont un exemple de concert finalement assez moyen. Ils ont été lâchés sur l'immense scène principale, et ils alignent leurs mignonnes chansons pop avec application, mais le décalage ne s'efface pas . Que vient faire sur un tel monstre de scène un groupe aux petites mélodies que l'on chérit dans sa chambre d'adolescent ? Les tubes sont tous là, Australia , So say I, Kissingthe Lipless, mais le groupe ne génère pas vraiment d'enthousiasme par son activité, par sa présence sur scène, ils blaguent entre les morceaux comme on le ferait devant cent personnes, mais cela sonne creux face à une telle foule. Ce n'est pas ainsi que The Shins peut changer votre vie, rôle attribué par des films indépendants comme Garden State.

Dans ce cas, la deuxième scène est peut-être une chance, comme le montre Emilie Simon. Elle génère une bien plus grande densité, une force transmise par sa musique dense, par l'originalité des tenues, des instruments sur scène, des choix musicaux, par les tensions qui tire l'énergie vers le haut. Emilie, botte noires dessous une robe blanche à étoiles noires, épaules nus, voix claire et parfaitement posée, la chanteuse parfaite et sensuelle, et dès sur scène, elle empoigne une guitare bleue ciel pour la faire hurler électrique et répétitive. Des riffs durs, des rythmiques électroniques marquées fournies par un personnage à cape, haut de forme et cheveux longs, une contrebasse, un percussionniste qui tape sur une caisse, dans un saladier d'eau, sur les cordes d'un piano à queue, c'est une musique riche, plein d'engagement des différents musiciens, mêlant la finesse de poèmes sur les fleurs aux agressions rock de guitare et de beat techno. This is modern rock, finesse de la voix au milieu des répétitions et des sons durs et agencés, et ça fonctionne, la prestation fascine jusque dans les reprises choisies, Peter Gabriel, I wanna be your dog hypnotique, et un final d'Emilie seule au piano pour un grand Come as you are.

Des reprises de rock dure poussées dans tous les sens, ce serait un peu l'idéal d'un festival des années 2000, offrir des confrontations de style, et des citations, des clins d'oeil. En allant à Rock en Seine, il est difficile de ne pas solliciter des images provenant de festivals héroïques, des Woodstock, des Glastonbury et autres festivals anglais, les meilleurs avec boue, public au look dément, bottes en caoutchouc sur mini jupe et coupe punk, foule qui saute en tout sens. Rock en Seine, on a notre mini-festival anglais à cinq minutes de Paris. Mini mare de boue, merci à la pluie des jours précédents, et un public aux tenues originales. La grosse séparation se fait entre les porteurs de tongs et les partisans des bottes en caoutchouc, certaines au décorations roses à fleurs, le dernier tiers des chaussures appartenant plutôt à la famille convers/chaussures sans talons, pour aller avec le jean et la coupe garage rock prisée par les lycéens. Et bien entendu, une poignée de personnages un peu plus spectaculaires... Mais, pour un bon festival rock à l'anglaise, il faut avoir un passage très dansant pour voir une foule sautant d'un seul bloc. Rock en Seine avait eu les Chemical Brothers en 2004, ou Vitalic l'an passé, et cette année, cela a été les grands 2manydjs, pionniers des bastards mix dans les années 2001. Mixer Nirvanan et des tubes techno, idéal pour un festival orienté rock, et le début de mix propose YMCA des Village People : ti tutu titudidu tidudu. Enfin, c'est ce à quoi à s'attend le public, après un premier jaillissement du seul ti caractéristique. Et là, les 2manydjs placent d'emblée la barre très haut, puisqu'ils étirent sur plusieurs minutes ce premier motif, en boucles hypnotiques et frustrantes qu'ils dévoilent tout doucement, font progresser peu à peu, jouant avec les envies du public, la boucle ti, ti, ti, ti, ti t, ti t, ti t, ti t, ti tu, ti tu, ti tu, montée progressive et très lente, portée par une énorme basse façon Benny Benassi. C'est fantastique, les deux DJs passent d'une platine à l'autre, s'échangent les casques, règlent ces boucles qui durent une poignée de secondes. D'ailleurs, pas plus de 3 secondes de cette intro de YMCA n'auront été utilisées...
Le public répond peu à peu aux élans électroniques des 2manydjs, et la transe dansante gagne la foule pendant que la nuit descend. Les 2manydjs sont plus sobres que sur leur disque As heard on radio Soulwax vol.2 (50 samples en 70 minutes, allant de Michael Jackson à Bassement Jaxx...), plus électroniques, avec simplement quelques saillies rock introduites avec classe. On entend donc deux fois Justice, forcément, nous sommes en 2007, mais aussi Sweet Dreams d'Eurythmics, Joe le Taxi par un manequin japonais, et surtout, Rebellion (lies) d'Arcade Fire et Marcia Bailla des Rita Mitsouko. Deux groupes présents à Rock en Seine, jolis clins d'oeil, et le dance floor salue de ses fumigènes.

Mais cet enthousiasme pour Rebellion (lies) est surtout symbole de la focalisation faite sur Arcade Fire, têtes d'affiche de cette première journée. Entendant ce titre entre deux bombes électro, une partie de la foule s'eclipse pour rejoindre la scène principale...

Arcade Fire, c'est essentiellement pour eux que j'ai pris une place pour ce vendredi. Leur concert de 2005, une épiphanie, un grand moment d'émotion, l'idéal d'un engagement parfait sur scène, avec changement d'instruments, percussions sur un casque sur une tête rousse, et une douzaine de moments qui m'ont donné les larmes aux yeux, soit une douzaine de fois plus que pour mes concerts les plus marquants.

Je ne sais pas trop quoi attendre. Je n'ai pas acheté leur deuxième album, n'en ai écouté qu'une poignée d'extraits, la peur certainement d'être déçu.

Et, bien entendu, je suis plus loin de la scène qu'en 2005.

Un orgue sur scène, des bibles en néon sur le fond, et "Keep the car running" en entrée, puis "No car go". En voiture.

La présence n'a pas disparu. L'engagement de chacun. L'intensité, la puissance d'émotion associée à l'énergie, ils semblent même meilleurs dans leur approche des anciens morceaux, maîtrisés et libérés à la fois, enrichis par la présence de deux cuivres, généralement des cors. Ils ont fait du chemin, ils s'en servent pour se laisser porter plus encore dans leurs assemblages à dix sur scène. Dix prenant un plaisir manifeste dans leur engagement, au service de ces chansons mélancoliques et s'appropriant chacun leur message pour se porter avec leur instrument.
Comme il y a deux ans, une des violonistes chante en jouant, alors qu'elle n'a pas de micro.

Arcade Fire, c'est un rock de troupe, une troupe de théâtre où à chaque instant les musiciens jouent tous ensemble tous les morceaux. Des personnages, serais-je tenté de dire, mais ils ne prennent pas la pose, c'est simplement leur personnalité, dirait-on, qui se libère sur scène dans leur engagement. L'organiste excité aux cheveux agités. Le guitariste roux qui parfois frappe follement sur tambours et lance son tambourin. Les deux violonistes, dansant sans arrêt, chantant, à cour. Le batteur qui laisse sa place sur la fin pour glisser vers un autre instrument. Les deux joueurs de cor, de saxophone, de trompette. Et le couple centrale, Win à la guitare, cheveux trempés de sueur, voix investie pour offrir ses parols pleines de crainte en grattant férocement sa guitare, et Régine, cheveux bouclés et petite robe rose, allant de l'orgue à la batterie en passant par l'accordéon, remuante, pétillante. Quel groupe.

Le premier album s'appelait Funeral, composé au milieu de plusieurs deuils des musiciens. Les chansons étaient inquiètes mais terriblement lyriques, hurlées, car c'est ainsi qu'on lutte, qu'on continue. Le deuxième album est moins immédiat, plus profond, plus fort en richesse suggérée, plus doux et plus désespéré aussi, plus varié, semble-t-il. Le groupe a visé de nouvelles, osant le dépouillement parfois, une guitare acoustique, quelques percussions. Simples, mais capables de créer une atmosphère pour une foule de plusieurs milliers de personnes, capable de reprendre Age of Consent de New Order en version acoustique, avec classe.

La foule chante et bat de mains encore et encore, il est 23h15 mais tous chantent fort si fort Wake up.

2007/08/25

I buy books in English when I am in English speaking countries

UK, August 2006

  • Terry Pratchett, Reaper Man
  • Bob Dylan, Chronicles, Tome 1
  • E.M. Forster, Howard Ends
USA, May 2007
  • Philppe Roth, The Plot against America
  • Thomas Pynchon, Gravity Rainbow
UK, August 2007
  • Tony Kushner, Angels in America (Part one: Millenium Approaches, Part two: Perestroika)
  • Arthur Pinter, The Betrayal (used)
  • Samuel Beckett, Krapp's last tape and Embers (used)
  • John Keats, Selected Poetry (used)
  • Anthony Burges, A Clockwork Orange (used)
  • John Peel, Margrave of the marshes

2007/08/23

Shakespeare Avignonnais

23/08/2007 – Le Roi Lear – Cour du Palais des Papes – Avignon

Fermer les yeux une fois encore, juste une minute, ou deux. Laisser couler la musique des mots dans l’ombre, cette fluide et jeune traduction d’une langue splendide, un fond, un air qui se déroule sans que je le comprenne totalement, mais la parole théâtrale reste agréable abstraite par ses beautés rythmiques. Flottement d’avant le sommeil. Au milieu d’une foule.

Soulever les paupières
et
Saisi par la force des tableaux sur la scène, couleurs, présences, espace. Espace, y a-t-il espace théâtral plus puissant ?

Vivre la soirée en flashs impressionnistes, en saisissements, intenses, en sensations éparses. Par la grâce du spectacle reçu, et la force surprenante du décor, le décor dans sa plus vaste expression, le décor de ma soirée depuis l’attente d’avant spectacle jusqu’à la marche nocturne enivrée pour rentrer. Je vis de nouveau une grande soirée de théâtre car une soirée intense et totale et fascinante.

Assis à 20h sur l’esplanade jaune, et j’écris face à un horizon de foule et de théâtre de rue, et, au loin, la présence éclatante du Palais sous le ciel sombre.

Puis une queue plus excitante qu’une simple file, au plus près des pierres anciennes aux teintes sages, prenant place dans ce vaste groupe de spectateurs passionnés, toute une vie et une authenticité, culturelle, architecturale, canalisées par quelques barrières vauban.

Et attendre encore sur l’escalier de pierre, près des pavés et d’une lourde porte de bois, et glisser doucement dans un palais.

Un temple investi par des entrelacs d’échafaudages, terribles poutres métalliques et chemins de planches qui zigzaguent, le squelette à panneaux et numéros d’entrées au milieu des limites d’une cour grandiose.

Des couloirs et des arcades jusqu’à des toilettes presque incongrues, envahies par une longue file féminine. Petite galerie vers les sanitaires où l’on ne passe qu’à deux de front, et où on ne passe alors qu’à un car les femmes attendent nombreuses. Difficile de sortir donc car les hommes se pressent de rentrer, cela va bientôt commencer, et ils proclament leur Pardon pour s’infiltrer, mais au bout de trois, je refuse ce pardon d’un coup d’épaule, pardon, non, laissez-moi sortir. Ce doit être l’excitation.

Rang ZD sur le bord, côté jardin. Trentième rang, et deux seulement derrière moi.

Mais quelle aspiration de l’endroit.
Pente forte des gradins bondés
Toute une largeur de scène dépouillée
simple rectangle rouge d’étoffe
et quelques personnes debout
Et derrière
Toute la verticalité d’un mur de pierre
à peine percé de quelques fenêtres sombres ou projecteurs
et retenir son souffle
Malgré une douce lassitude, la fatigue d’un festival. Il faudra picorer, mais picorer enthousiaste.

Une vague d’exclamation sur toute la surface du public devant moi. Ca commence ? C’est le début d’une pluie fine, quelques minutes avant les trois coups.

Les silhouettes se lèvent, la masse de foule ondule en toile imperméable, capuches et parapluies, et se déforme, monte peu à peu pour se mettre à l’abri. Je suis haut, mais je fais partie des deux ranges abrités par une planche.

La météo locale prévoit trente minutes d’averse, le spectacle sera donc reporté d’au moins trente minutes, restez dans les parages, résonne un haut-parleur. Et ils se décident enfin à ranger la toile rouge sur la scène, déjà parcourue d’éclats humides pendant que tout le monde monte vers les rangs élevés qui tremblent.

Prendre des photos des parapluies au flash, puis fermer les yeux, profitant du temps mort.

Au bout de quarante minutes, le tremblement métallique se fait redescente et réinstallation, face aux planches de bois sombre d’imprégnation, de la large tenture rouge luisante.

Tout sur scène peut commencer, et commence vite et brutalement !

Car le coup de théâtre est instantané, la tension immédiate, la déstabilisation surgit initiale et la pièce découle toute entière de ce nœud d’intrigue au premier regard. N’en savoir rien auparavant, et j’en prends conscience surpris, peu à peu, incertain, face au défilé de couples isolés sur le grand carré rouge. Le Roi Lear découpe son royaume et distribue par chantage d’amour filial, et l’estrade en pente tendue de rouge dessine une carte immense aux vagues de vent, où les puissants du monde se tiennent debout et seuls chefs.

Et survient ce rien. Le rien évoqué avec respect et émerveillement par les critiques, les metteurs en scène, les connaisseurs du théâtre. Un rien pivot de pièce.
Que peux-tu dire à ton roi, pour montrer que tu m’aimes plus que mes sœurs ?
Rien.
Toute la sécheresse fascinante d’une réponse honnête et abrupte.

La royauté bascule, la mascarade, la cour, les personnages s’agitent tout autour du carré rouge, ils apparaissent même descendant les allées des gradins, élargissant encore cet espace de jeu immense. Le jeu s’infiltre partout, et qu’importe si on l’entend mal. Les perles visuelles commencent à s’enfiler le long du fil nocturne, même si certaines s’éloignent parfois de mon esprit fatigué.

Des robes en vase de velours épais retournés.

Des pages qui courent, s’agitent, courent, se pressent sur toute la longueur, sauts, se pressent, petits bons, et tournent, pour bientôt revenir après avoir fait le tour.

Et un bâtard. Et un traître. Et un demi-frère en fuite.

Le rectangle de bois incliné révèle ses trappes où les coureurs plongent et d’où les chasseurs surgissent. Quel émerveillement.

Le roi envoie son émissaire et il se dispute et se fait emprisonner, monte au ciel hissé par ses chaînes, il flotte par-dessus la scène, tourne en tout sens et tête en bas, léger, fragile et magnifique.

Débarque le fou du roi sur une scène dépouillée, le roi à jardin et un homme à cour, rien de plus, et le fou soutient de longues minutes une scène euphorique en répétant simplement ça va, ça va au roi, ça va, ça va, variations sur les ça va, ça va au public, ça va aux acteurs, ça va, ça va, ça va au mur vertical.

Mais le roi glisse seul, sans plus aucune terre, ni pouvoir, une couronne juste posée sur la tête mais en simple couvre-chef. Les filles l’abandonnent même, aucun toit pour l’accueillir, la nuit, et le voici flottant dans la nature dépouillée, quelques planches de bois penché sans tour, avec un fou pour toute suite. Ils marchent instables, les pieds titubant, et ils ne parlent plus sous la tempête qui approche. Ils soufflent. Grognent. Doucement, puis explosent peu à peu. Ils sont la tempête, ils hurlent le tonnerre extatique, transe de folie, déchaînée, ils appellent la foudre et la font claquer en raclements déments de gorge.

La folie invoquée dans la furie.

Le roi perd pied et d’autres également, un fils légitime en fuite prétendant l’idiotie, se cachant derrière les cendres étalées sur son corps et son torse, faussement hébété.

Et son père qui le chassait se trouve pris lui aussi dans le complot, accusé de trahison maintenant. Il pourchassait son fils et on le capture, et l’aveugle, lui transperçant un œil, puis l’autre malgré les interventions, torture en plein centre de la scène. Gloucester nouvel aveugle hurle et déambule, pantin branlant, trébuche dans un dédale, des montagnes, échafaudages, scène déstructurée en obstacles, il tombe dans le vide bras tendus et on le rattrape en bas, et il repart, tombant encore. Une danse mécanique et sans vue sur les largeurs de la scène quand les autres dialoguent encore.

Voici l’entracte.

Depuis une demi-heure des personnes quittent leur place, craignant certainement un spectacle sans coupure. Ils se lèvent par un ou deux, montent vers le haut, tout en haut, et une ouvreuse doit les poursuivre pour les guider vers la bonne sortie. Leurs pas font résonner les planches quand ils empruntent l’allée devant les plus hautes places, la mienne, leurs têtes zébrant le spectacle sur scène.

Mais beaucoup restent, éparpillés sur le pas du Palais, petits groupes posés dans l’ombre sur les pierres aux arrêtes rondes, en surplomb d’une esplanade vide à une heure du matin. On croque un biscuit, discute la mie en scène et ce travail qu’on apprécie, en songeant à cette couverture bleue qu’on va saisir même si le vent s’est calmé depuis le week-end. Je vais encore fermer les yeux, mais tous les grappillages vont être délicieux.

Alors on s’assoit gourmant pour la reprise, la laine bleue étendue sur les genoux, et on sourit, ravi de redécouvrir la scène de m-ième rang, merci aux fuyards de l’entracte. Les comédiens sont plus grands et offrent de nouveaux détails dans cette nouvelle perspective.

La batterie plus visible, la musique qui se déplace au grès des scènes sur les estrades de l’ancien plateau divisé en parts. Et les parts se déplacent même, elles roulent et le plateau ainsi respire et danse de ses échafaudages. Il sait se dépouiller pour offrir la force complète et nue de son espace large et immense.

Deux hommes à pas prudents, toutes petites avancées en se tenant, un précipice tout près, un ravin, la falaise, la tension de mouvements minuscules au cœur d’un plateau bien solide, et ils marchent sur leur fil en murmurant, en micro apartés. Gloucester veut se suicider. Guide-moi à la côte. Il écarte l’autre, son fils, qui joue le jeu, qui l’a sauvé en le menant au milieu d’une plaine. Les bras écartés pour garder l’équilibre jusqu’au bout, au bord de l’abyme supposée, imaginée, espérée, Gloucester va sauter dans le vide mais c’est un plateau solide et il ne risque rien, même pas le personnage, en fait, mais quelle grandeur peut prendre un aveugle au centre d’une si grande scène dans l’ombre.

Gloucester vit donc encore.

Et se trouve aspiré dans la bataille, poupée molle à nouveau ballottée sous les chars des combattants et généraux qui se chargent en musique, et la scène s’anime de tout côté, des tréteaux mobiles et corps traçant des figures, et si, à la fin, certains meurent étendus sur des draps rouges, le couronnement dans la pièce appelle des vagues d’applaudissements pour saluer toute cette série de tableaux.

Et tous glissent dans le fantôme gris des rues de trois heures du matin en souriant.

2007/08/22

CCTV in London

Map...

Millenium Bridge and Tate Modern

South Bank, near the London Bridge

Leadenhall Market

The Gherkin

near Liverpool Station

Brick Lane

St Pancrass Station

King's Cross Station