2008/07/09

Le plus grand groupe du monde est précédé à Arras par une immense troupe de musiciens

Et le silence s'est posé sur la Grand Place presque instantanément. Un riche silence, lourd d'attention et de respect, profond silence ému qui prend les audiences quand les spectacles se font rares et puissants. Les deux accords de guitare de "No Surprises" ont suffi, et il n'y a plus qu'à écouter le morceau sans plus oser bouger, comme les 27.000 compagnons dont seuls les yeux remuent encore doucement.

Quelques minutes auparavant, un chuchotement avait surgit doucement, "là, ce n'est pas le moment d'éternuer".
Qui oserait ?

Un rare assemblage, le plus grand groupe du monde jouant sur une scène de festival patrimoine mondial de l'UNESCO ce dimanche 6 juillet. Radiohead offre ses mélodies mélancoliques au milieu de la Grand Place d'Arras et des façades flamandes sur les quatre côtés, tant de superbes chansons d'un répertoire dense flottant devant les pierres usées, et presque aussitôt, toutes les interrogations s'effacent. Qu'importe le cachet astronomique du groupe, l'ambiguïté de son discours politique, tiraillé entre les prises de position écologiques et la signature pour Live Nation, énorme société de production tenant presque du fond d'investissement. La mise en scène délicatement snob ne compte plus tellement, les écrans géants aux images colorées n'agacent plus, et les tringles blanches pendant sur scène semblent belles, de tels morceaux rendent les choses évidentes, surtout avec un tel chanteur.

Thom Yorke attire toute l'attention sur lui, jouant pleinement de son charisme dépressif, affreusement timide et pourtant le personnage central du groupe, sans hésitation.

Il maugré du bout des lèvres un merci sans accent britannique, et l'on entend juste l'émotion de sa voix, cette tonalité qui agrippe l'oreille même au milieu des mélodies et des assemblages complexes du groupe. Enorme basse magnifique, on écoute toujours sa voix, tout seul sur scène à la guitare, l'unique instrument tire sa fragilité de la riche voix émue, et de même en duo, ou encore en dansant comme un pantin maladroit d'une manière affreusement ridicule. Qui pourra se moquer longtemps d'un tel être, capable de diffuser au plus grand nombre des chansons à l'angoisse si profonde ?

We hope
That you choke

Exit Music (for a film)
Un résumé de tout l'art actuel de Radiohead. Thom Yorke début seul en scène, dans l'ombre, une guitare acoustique qu'il gratte à peine sous sa longue plainte, une minute, peut-être moins, qui sait. Des chœurs s'approchent doucement, puis les autres musiciens surgissent, déchaînant leur rock moderne et travaillé, soulevant encore et encore l'émotion par l'énergie, la scie de guitare et la basse ronde et oppressante, qui pousse la voix toujours plus haut, plus vaste, si profonde qu'elle éteint les derniers hurlement électriques. Les lumières s'éteignent encore, Thom Yorke de nouveau seul, et répétant sans fin
We hope
That you choke
We hope
That you choke
Juste une voix en bout de course, comme épuisée, et qui répète encore ces quelques syllabes.
Le désespoir comme seul source d'énergie, malade mais inépuisable.

Alors, comment ne pas être impressionné par deux heures à soutenir une telle énergie, à faire partager autant d'émotions délicates ?

J'ai été ému, touché, ravi et tellement fier, la joie de goûter un joli moment musical. De ceux que l'on peut se fixer comme rêve à réaliser durant sa vie d'amateur de musique, assister à un concert de Radiohead. J'ai été touché et ravi, mais les larmes ne sont pas montées irrésistibles et soudaines comme pour certains concerts, pour le lyrisme théâtrale d'Arcade Fire, pour la saturation brutale du "Great Love Song" des Raveonettes, pour trois riffs d'AC/DC, pour les pitreries d'Architecture in Helsinki ou le sample des Village People utilisés par les 2manydjs.
J'ai été profondément ému presque deux heures durant, sans vraiment être rattrapé par un bouleversement impérieux, car ces vagues d'émotion m'avaient emporté par surprise lors du concert précédent.

Tout d'abord, cinq musiciens isolés aux quatre coins de la scène, un barbu assis à l'orgue, un bassiste élégant à la calvitie creusée sur la droite, un batteur en marcel vert portant couronne de papier, un guitariste caressant ses cordes électriques à l'archet. La cinquième reste presque immobile, elle n'a pas dû jouer plus de six notes de son xylophone durant ce premier morceau. Un titre long, doux qui agrippe très lentement, une atmosphère profonde et calme peu à peu défilée en longues notes de guitare et chant aigu et soutenu.

Puis trois jeunes filles rejoignent la première, et forment un quatuor à cordes, et l'ambiance s'enrichit, tire plus fort sur l'épaule pour chuchoter dans l'oreille, viens, viens, écoute doucement les yeux fermés. Je regarde les nuages par-dessus la scène, ferme parfois les paupières et pose souvent un doigt sur mes lèves, perplexe et surprise, la musique des islandais de Sigur Ros me conquiert sans effort par de longues caresses douces et contemplatives, m'offrant, généreuse, l'ivresse que l'on trouve dans les larmes.

L'exquise perte de repères émue, le vertige de l'émotion imprévue, car au troisième morceau, ce sont cinq nouveaux musiciens qui entrent en scène, cinq joueurs de cuivre comme une fanfare sortie du film "Nous, les vivants". Sigur Ros laisse éclater son profond sens de la scène, car ces cinq musiciens s'avancent tous vêtus de blanc, une livrée immaculée affichant une chaînette dorée sur l'épaule sous un chapeau melon du blanc le plus profond. Un grand barbu sourit à mince à mèche aux faux airs d'Owen Wilson, et je réalise alors que le quatuor féminin évolue avec une égale unité vestimentaire. Quatre robes flottantes identiques, dans quatre tons forestiers unis, et chacune porte une grosse fleur sur la tempe gauche.

Mais, tout au milieu, le chanteur à l'archet dessine un personnage sensible, fragile et émouvant, une forme qui flotte pour longtemps dans les mémoires. Une plume surplombe chacune de ses oreilles, fixées aux bouchons auditifs mais parfaitement raccord avec la silhouette d'elfe. Blond, un étrange pantalon large et brun ou vert, des chaussures du Moyen Age, une petit crête et un léger strabisme divergeant. Tout un mystère qui s'envole dans les accents surprenants de sa voix, les bourdons qui laissent vibre dans tout son corps, au point de placer souvent le micro sur son front ou le bout de son nez, ce son charnel qui enveloppe la place et touche chaque gorge, chaque poitrine et chaque cœur.

La musique fantastique se trouve magnifiée par la présence de ce groupe qui libère sa joie de jouer et la fait partager, me rappelant de mémorables souvenirs de théâtre. Tout le monde jouant tout le temps toute la pièce. S'amuser sur scène, et se laisser porter par l'énergie qui s'installe peu à peu. Ne pas forcer les choses, construire la tonalité peu à peu, par longues phrases répétées doucement en islandais, avant de déchaîner la batterie et la guitare, après dix minutes de morceau peut-être, et de laisser l'ambiance se détendre à nouveau. Alors, faire tomber doucement quelques morceaux de papier neigeux crée parfaitement un tableau magnifique.

Aucun morceau ne sera joué par Sigur Ros au rappel, Live Nation ne veut pas de retard sur l'horaire. Mais les musiciens reviendront tout de même sur scène, se tenant tous par l'épaule pour un superbe salut, digne d'une des plus belles troupes de musiciens.

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